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 Deux exemplaires de sièges passés à la postérité sous le nom de “chaises Chandigarh”, en référence à la ville du nord de l’Inde où elles ont vu le jour, dans les ateliers de l’architecte suisse Pierre Jeanneret. PHOTO RAGOARTS

Deux exemplaires de sièges passés à la postérité sous le nom de “chaises Chandigarh”, en référence à la ville du nord de l’Inde où elles ont vu le jour, dans les ateliers de l’architecte suisse Pierre Jeanneret. PHOTO RAGOARTS

 

Le mobilier conçu pour la ville de Chandigarh, bâtie en Inde dans les années 1950, est-il la création exclusive du Suisse Pierre Jeanneret? Un trio d’historiens conteste ce récit, destiné selon eux à séduire de riches acheteurs occidentaux.

Au début des années 1950, alors que la ville de Chandigarh était encore en chantier [dans le nord de l’Inde], l’architecte suisse Pierre Jeanneret [un cousin et proche collaborateur de Le Corbusier, qui avait dessiné les plans définitifs de la cité] dessina avec une équipe de jeunes architectes indiens qu’il supervisait une ligne complète de meubles pour les bureaux de l’administration, les bibliothèques et les résidences officielles de la ville nouvelle.

Avec leurs lignes épurées, leurs pièces géométriques à assemblage modulaire – facilitant la production en série prévue au cahier des charges – et des détails de design distinctifs tels le double piétement en V inversé et l’assise cannée ou à garniture de cuir, ces sièges, passés à la postérité sous le nom de “chaises Chandigarh”, représentaient un style novateur et caractéristique, conçu spécialement pour une jeune ville moderne. “Elles étaient produites en série car il en fallait un grand nombre, selon un modèle qui se devait d’être tout à la fois fonctionnel, facile à fabriquer et modulaire, de sorte que les menuisiers et ébénistes puissent les réaliser rapidement. Elles sont encore couramment utilisées dans les bureaux et bâtiments administratifs de Chandigarh, mais on en voit moins dans les maisons particulières. Elles peuvent être reproduites à volonté, car Jeanneret n’a jamais déposé de brevet”, explique Deepika Gandhi, directrice du Centre Le Corbusier, du musée d’Architecture et du musée Pierre Jeanneret de Chandigarh.

Quelques décennies plus tard, une partie de ces chaises Chandigarh se retrouvent bien loin de leur foyer d’origine, dans des galeries, des maisons des ventes et des musées européens et américains, où elles s’arrachent à prix d’or – jusqu’à 10000 dollars [8500 euros] pièce. Ainsi, le lot 514 d’une vente de “modern design” récemment organisée au Rago Arts and Auction Center [dans le New Jersey, aux États-Unis, en janvier 2021] est décrit en ces termes : “Pierre Jeanneret. Fauteuils bas de la faculté d’ingénierie du Pendjab, Chandigarh, paire. France/Inde, vers 1955. Teck, cannage, garniture cuir… Valeur estimée : 10000-15000 dollars [8400 – 12600 euros]. Vendu à 21250 dollars [17830 euros].”

En 2017, la revue Architectural Digest publiait une photo d’un espace de bureau dans la résidence californienne de la très médiatique mannequin américaine Kourtney Kardashian, où deux chaises Chandigarh trônaient en belle place.

 

Déconstruire le récit

Il y a quelque chose de ridiculement snob à élever au rang d’objets d’art et de design haut de gamme pour collectionneurs de simples objets utilitaires du quotidien, conçus pour un usage donné dans un lieu où ils continuent de remplir leur fonction initiale. Et, pour ne rien arranger, voici qu’un groupe d’historiens du design est en train d’écrire ce qu’ils estiment être une version plus authentique et plus honnête de l’histoire des chaises Chandigarh.

Nia Thandapani, designer et chercheuse indépendante basée à Bangalore, Petra Seitz, qui prépare une thèse à l’école d’architecture Bartlett de Londres sur la convergence entre politique et design, et Gregor Wittrick, conservateur adjoint du patrimoine au British Museum, se sont rencontrés dans la capitale britannique lors d’une master class de design organisée conjointement par le Victoria and Albert Museum (V & A) et le Royal College of Art.

 

Le mythe du patrimoine négligé

En 2018, ces trois spécialistes de l’histoire du design ont entrepris de détricoter le récit dominant de l’histoire des chaises Chandigarh – selon lequel, après la mort de Le Corbusier et de Pierre Jeanneret, les meubles ont été mis au rebut et pourrissaient dans des décharges et entrepôts publics avant d’être “sauvés” par certains marchands d’art européens qui leur ont rendu leur statut légitime d’objets de luxe.

Ce type de construction narrative n’a certes rien d’exceptionnel : comme le soulignent nos trois historiens, le design occidental ne manque pas d’exemples d’objets courants du quotidien, abordables en leur temps, qui, comme le mobilier dessiné par l’architecte autodidacte français Jean Prouvé [1901-1984] pour les écoles et les bureaux, sont devenus des objets de collection très recherchés. Ils sont toutefois persuadés que, dans le cas des meubles modernes de Chandigarh, ce phénomène a été accéléré par l’incidence durable du colonialisme et relève en réalité d’une forme de capitalisme d’exploitation.

 

Passage du fonctionnel au luxe

Leur plongée dans les arcanes des “récits fabriqués” sur les chaises Chandigarh a débuté après la vente de liquidation de l’usine électrique NGEF de Bangalore, où Nia Thandapani avait acheté des meubles qui ressemblaient beaucoup aux fameuses chaises Chandigarh. Lorsqu’ils ont commencé à enquêter sur le mobilier moderne de Chandigarh, chacun à partir de son domaine de spécialité, ils ont découvert des affirmations qui leur ont paru plus ou moins douteuses, voire déplacées.

Bien que tout le monde ne partage pas leur avis, ou leur analyse du contexte, ils disent vouloir expliquer “comment ce récit fabriqué a modifié l’intérêt et la perception de ces chaises, en les présentant non plus comme des ‘chaises Chandigarh’ mais comme des ‘chaises Jeanneret’; non plus comme des éléments d’ameublement fonctionnels mais comme des objets design de luxe, non plus indiens mais européens; non plus comme des objets fabriqués en série mais comme du design haut de gamme, les détournant ainsi des usagers lambda pour les destiner à des consommateurs de luxe dans le but d’accroître leur valeur”.

L’architecte et designer suisse Pierre Jeanneret, à Chandigarh, en 1955. PHOTO DENIS BRIHAT / GAMMA-RAPHO / GETTY IMAGES 

L’architecte et designer suisse Pierre Jeanneret, à Chandigarh, en 1955. 
PHOTO DENIS BRIHAT / GAMMA-RAPHO / GETTY IMAGES

 

La pandémie de Covid-19 les ayant empêchés de se rendre à Chandigarh pour collecter davantage d’éléments sur le terrain, ils ont passé Internet au peigne fin afin de constituer une base de données complète des pièces vendues dans le monde entier par des salles des ventes et des galeries, se plongeant ainsi dans l’histoire de la conception et de la fabrication de ces meubles, jusqu’à retracer le processus qui a abouti à leur statut actuel.

À partir de la fin des années 1990, les galeristes français Éric Touchaleaume et Gérald Moreau, de la Galerie 54, à Paris, ont multiplié les voyages de prospection en Inde. C’est lors de l’un de ces séjours qu’ils ont “découvert” des chaises Chandigarh abandonnées – événement qui fut répercuté mondialement par de grands titres de presse comme The New York Times. Selon les trois chercheurs, le processus d’“européanisation” de l’image de ces meubles a été aussitôt amorcé, une partie de la démarche consistant à rayer systématiquement le nom des jeunes designers indiens qui travaillaient avec Jeanneret, et notamment Urmila Eulie Chowdhury, Jeet Malhotra et Aditya Prakash.

 

Des noms gommés

Aujourd’hui encore, dans la plupart de leurs catalogues, les galeristes parisiens n’indiquent pour seul auteur que Pierre Jeanneret, et dans leur livre Le Corbusier, Pierre Jeanneret : l’aventure indienne [édGourcuff Gradenigo, 2010], ils relèguent en notes de bas de page les designers indiens, dont Seitz, Wittrick et Thandapani sont convaincus que les contributions furent autrement significatives.

“Il se pourrait par exemple qu’Eulie Chowdhury ait dessiné la chaise de bibliothèque. Dans un article de la revue Marg des années 1960, elle attribue très clairement le design d’une lampe à Jeet Malhotra et revendique celui de la chaise de bibliothèque. Or, sur leur compte Instagram, Touchaleaume et Moreau ont publié une photo de la même chaise de bibliothèque avec un tag renvoyant scrupuleusement au nom de Jeanneret. Autant d’indices qui pointent vers une volonté délibérée de gommer l’équipe indienne et de créer un circuit fermé d’information qui s’autoentretient jusqu’à s’ériger en récit officiel”, estiment les chercheurs. Il leur paraît d’autant plus fallacieux d’associer ces pièces, devenues précieuses, au nom d’un unique designer européen que les fabricants eux-mêmes ont pu apporter leur propre touche au design.

 

“Une entreprise collaborative”

Un commentaire de Deepika Gandhi accrédite cette hypothèse. “Jeanneret n’a jamais déposé de brevet, et à l’époque tout le monde travaillait de façon très informelle. Il griffonnait une esquisse rapide, la passait à ses assistants ou directement aux ébénistes, leur laissant le soin de régler les détails. C’était une entreprise collaborative”, explique-t-elle. Elle conteste cependant l’idée que la signature de ces meubles ait été usurpée : “Dans le monde du design, un objet qui semble banal à une personne devient une pièce de collection. Il est certes apparu que certains meubles que nous pensions dessinés par Jeanneret ont été revus par Chowdhury – qui a apporté de légères modifications pour les adapter à sa petite taille. Je ne suis pas pour autant certaine que l’on puisse vraiment parler d’appropriation délibérée. Dans ce cas, c’est à l’acheteur qu’il revient d’établir la provenance et l’identité du designer”, estime Mme Gandhi.

La thèse avancée par Thandapani, Seitz et Wittrick en a toutefois convaincu certains. “L’attention que porte actuellement le marché international au mobilier ‘patrimonial’ de Chandigarh a compromis la fonction première d’un meuble : être utilisé et non idéalisé”, écrit l’architecte Vikramaditya Prakash, fils d’Adityia Prakash, dans un article publié sur le site Internet du Chandigarh Urban Lab, un forum de recherche urbanistique axé sur l’étude de cas de Chandigarh.

 

A quoi tient la valeur d’un objet?

“Nous sommes convaincus qu’en matière de design la ‘valeur’ ne tient ni au prix ni à l’esthétique des pièces, mais à l’usage qui en est fait. C’est d’ailleurs cette valeur utilitaire qui différencie souvent les objets design des objets d’art. ‘Élever’ des objets design fonctionnels au rang de grand art est un phénomène qui pose problème”, estiment les historiens du design.

L’histoire “fabriquée” des chaises Chandigarh est sans doute plus une simple théorie qu’une conclusion formelle. Pourtant, bien que le dessin de conception reste dans le domaine public et que ces sièges continuent d’être produits à Chandigarh et ailleurs (par l’atelier de design de Bangalore Phantom Hands, par exemple, qui crée des rééditions des chaises et les commercialise sur son site Internet), le fait que le monde de l’art occidental soit convaincu qu’il s’agit d’objets de luxe rares est en soi une histoire qui relève autant du design que de la politique postcoloniale et d’un capitalisme quelque peu cynique. Une histoire qui justifierait, à tout le moins, un examen plus critique.

Shrabonti Bagchi, Mint,  le 3 avril 2021

In Courrier International  le 3avril 2021

 

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SOURCE

MINT

New Delhi

www.livemint.com/

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