Blue Flower

Petits dérangements au sein du couple


La tradition indienne exclut le divorce. Mais de plus en plus de femmes brisent le tabou.

 

Lorsque son épouse s’est plainte qu’il ne lui faisait pas assez souvent l’amour, Binoy Gupta est tombé des nues. “Je faisais pourtant de mon mieux ! Que pouvais-je faire ? elle demandait toujours plus.” En 1993, Gupta et son ex-femme se sont rencontrés à New Delhi, à l’agence de publicité qui les emploie tous les deux. Il lui a demandé sa main vingt jours plus tard et ils se sont mariés dans l’année, malgré les réserves des parents. Lui est originaire du Bengale-Occidental, elle de l’Assam, petit Etat du Nord-Est. Très vite, elle a désiré quitter le domicile de ses beaux-parents. “Mes parents sont facile à vivre. Je ne comprenais donc pas l’intérêt de déménager”, se souvient-il. Un jour de 1995, il a surpris sa femme au lit avec un collègue. Elle a plaidé coupable, le beau-père l’a excusée. Les époux se sont réconciliés. En 1998, ils ont eu un enfant, mais Gupta n’est pas certain d’en être le père… et, quinze jours plus tard, elle s’est réfugiée chez ses parents et lui a écrit une lettre de rupture. Il a fallu quatre longues années avant que le divorce soit prononcé.
 

 

Dans son ouvrage Love Will Follow: Why the Indian Marriage Is Burning [Ensuite viendra l’amour : pourquoi le mariage est-il en feu, éd. Random House India ; inédit en français], la psychologue et conseillère matrimoniale Shaifali Sandhya raconte l’histoire de mariages qui ont mal tourné en privilégiant la version des femmes. Non pas par féminisme borné, mais parce que les recherches qu’elle a menées sur 400 couples indiens pendant douze ans montrent que c’est bel et bien la femme qui endure encore le poids du mariage. “Certes, j’ai vu des hommes qui souffrent aussi, reconnaît-elle. Ils se font du mauvais sang pour leur foyer, pleurent sous la douche, mais ils restent des exceptions. Dans ce livre, mon objectif était de dégager les grandes tendances.” La psychologue souligne deux choses. Tout d’abord, l’émancipation des femmes indiennes est une révolution inachevée. Ensuite, elle constate une double malédiction qui frappe les couples mo­dernes. Ils font face à de nouveaux problèmes d’“Occidentaux” concernant le travail, l’argent, le sexe, auxquels ils sont incapables de faire face car ils sont en même temps préoccupés par d’autres priorités, celles des règles à respecter dans leurs relations avec la famille du conjoint, par exemple. “J’avais quelques soucis avec mes beaux-parents, mais surtout mon mari avait un complexe d’infériorité, car je menais une belle carrière alors qu’il ne réussissait pas en affaires. Et puis mes beaux-parents n’ont pas accepté le fait que j’accouche d’une fille et n’ont pas voulu s’en occuper pendant que je travaillais. Mon mari a défendu leur position. Alors j’ai divorcé”, raconte Latika. Elle élève désormais sa fille seule.
 


La cérémonie religieuse demeure un passage obligé

Le sexe est aussi devenu un facteur important pour mesurer l’état de santé des couples. Pour 64 % des personnes interrogées, c’est un aspect “extrêmement important” de leur mariage. A en croire Shaifali Sandhya, avec l’arrivée de la pilule et autres méthodes contraceptives, la révolution sexuelle a fini par gagner l’Inde. “Le mariage est traditionnellement une affaire de famille, mais les couples veulent désormais délimiter leur propre territoire, estime-t-elle. Ils sont à la recherche de cinq choses : l’amour, le statut social, devenir parents, la satisfaction sexuelle et la réussite scolaire de leurs enfants. La chose qui suscite le plus de conflits est le concept d’amour. Les femmes désirent partager des sentiments avec leur partenaire entre 1,5 et 2 fois plus que les hommes, qui, eux, sont moins demandeurs et se contentent d’une volonté commune de vivre ensemble.”
 

 

Voilà pourquoi le taux de divorce a décuplé depuis vingt ans. Aux Etats-Unis, dans 66 % des cas, ce sont les femmes qui engagent la procédure, alors qu’en Inde ce chiffre passe à 80-85 %. La presse rapporte des taux de divorce en pleine explosion : + 350 % au Kérala, + 200 % à Madras et Calcutta. New Delhi, ville championne en termes de mariages ratés, est surnommée la “capitale du divorce”. Débattre de l’intérêt du mariage en Inde reste malgré tout une absurdité, tant l’institution représente un moment clé mythique : il est à la fois l’aboutissement d’une éducation réussie et le début d’un développement adulte serein. Cette idée que le mariage constitue un passage indispensable pour continuer dans la vie adulte s’illustre parfois par des situations extrêmes : une jeune femme originaire de l’Orissa a dernièrement été mariée à un serpent (absent le jour des noces), une autre à un chien (présent au mariage). Une autre encore a épousé le corps de son fiancé après la mort de celui-ci dans un accident (l’esprit de l’heureux élu planait-il sur la cérémonie ?). L’obsession pour l’union sacrée va jusqu’à faire des folies. Ainsi le richissime homme d’affaires Lakshmi Mittal a loué le château de Versailles pour le mariage de sa fille, tandis que dans l’Inde rurale la dot peut parfois atteindre les deux tiers du patrimoine de la famille de la jeune fille.
 

 

Alors que la libération sexuelle se heurte aux obligations culturelles, c’est la classe moyenne qui porte le poids de cette nouvelle pression – et particulièrement les jeunes. Après des études supérieures à l’étranger, une jeune femme hindoue annonce à son retour l’amour qu’elle nourrit pour un jeune Pakistanais. Elle se retrouve enfermée à double tour par ses parents dans la maison familiale de New Delhi.

 

Le célèbre blogueur Amit Varma estime que l’augmentation des divorces est un bon indicateur pour mesurer l’émancipation des femmes indiennes. “En Inde, on impose aux femmes des inepties. On leur dit : ‘Tu n’épouses pas une personne, mais sa famille entière.’ On leur apprend à sacrifier leur bonheur afin de préserver l’unité de la famille de leur mari. En choisissant le divorce, beaucoup de femmes ont pris de l’assurance et décidé de rompre avec ce mode de pensée afin de se concentrer sur leur épanouissement personnel. De ce point de vue, je me réjouis de l’influence de l’Occident.” Un avis que ne partage absolument pas Aarti Mundkur, avocat à Bangalore. “L’explosion des divorces, affirme-t-il, n’est pas le signe de l’émancipation de la femme, ni d’un affaiblissement de l’institution du mariage. Cela révèle juste que le divorce est devenu moins tabou. Grâce à de légers changements apportés par la loi, les femmes peuvent rompre plus facilement, sans avoir à prouver un adultère, par exemple. Désormais, c’est juste un peu plus facile pour une femme de vivre seule, de louer un logement. Si ces conditions avaient existé plus tôt, nous aurions constaté des taux de divorce comparables.”
 

 

Peu à peu, être amoureux au sein du couple devient plus important que maintenir à tout prix le lien familial. Voilà de quoi mettre en péril la toute-puissance du mariage indien moderne, lequel fait face à la concurrence d’autres modes de vie, comme le célibat définitif, l’adultère compulsif, le concubinage ou le mariage libre. Car si 90 % des Indiens se disent “heureux” au sein de leur couple, la majorité avouent cependant qu’ils n’épouseraient pas la même personne ou ne se marieraient pas du tout s’ils avaient à nouveau le choix. A moins d’être prêts à jeter aux orties notre nouvelle conception du mariage, nous ferions mieux de nous habituer à sa vulnérabilité, qui est indissociable de l’amour et de l’empathie. Mais, avant tout, comment faire pour calmer l’importun malaise que nous procure parfois cette insistance à se mettre en couple ? Avec qui la vie à deux est-elle réellement possible ? Qui sera celle ou celui qui restera à mes côtés ? On peut peut-être répondre à ces questions en commençant par tomber d’accord sur la meilleure façon de presser le tube de dentifrice. Et finir par s’accorder sur le numéro de téléphone d’un bon avocat.
 

 

Gaurav Jain, Tehelka, in Courrier international, le 15 juillet 2010.

 

------------------------------

 

Avoir le choix, mais pour quoi faire ?


En Inde, on constate aujourd’hui que mariage d’amour n’est pas synonyme de mariage pour la vie. La liberté de choisir mène elle aussi au divorce : plusieurs cas montrent que se lancer dans une relation amoureuse et avoir des rapports sexuels avant le mariage ne fait que conduire les jeunes couples encore plus rapidement vers l’échec.

Ragini, jeune fille issue d’une riche famille hindoue très religieuse, est tombée amoureuse d’un autodidacte orphelin et musulman. “J’avais toujours pensé que je ferais un mariage arrangé”, observe-t-elle. Ragini et Bashir se sont connus au travail, se sont liés d’amitié, puis ont eu des relations sexuelles, mais sans vraiment parler d’avenir. Quand ses parents ont commencé à lui chercher un parti convenable, elle a résisté, refusant de sacrifier sa vie de femme libérée aux exigences d’un mariage traditionnel. La seule option tolérable pour elle était d’épouser Bashir, mais pour des raisons qui n’avaient rien de romantique. “Je n’étais pas encore sûre de l’aimer, explique-t-elle, mais il était vraiment amoureux et adorable avec moi. Plus important encore, il n’avait pas de parents. Beaucoup de mes amies avaient des soucis avec leur belle-famille.” Mais sa décision de l’épouser s’est révélée naïve face aux réalités de la vie conjugale.

Malik aimait sa petite amie, mais il n’avait jamais envisagé de l’épouser jusqu’à ce que les parents de la jeune fille commencent à lui présenter des prétendants. “Elle m’a demandé ce que je comptais faire. Je lui ai répondu : ‘Eh bien, marions-nous’, raconte-t-il. Le mariage a eu lieu deux mois plus tard, car ses parents insistaient. Si j’avais réfléchi à ce que j’étais en train de faire, les choses se seraient passées différemment.” Aujourd’hui, on comprend que la seule différence entre un mariage d’amour et un mariage arrangé réside dans la méthode de sélection. Mais, finalement, qu’importe la manière dont on choisit son conjoint, les vissicitudes du mariage restent les mêmes. L’éloignement affectif et le manque de communication demeurent. Dès lors, les jeunes ont perdu cette volonté de croire en l’amour. Leur recherche du bonheur est guidée par un pragmatisme d’entrepreneur. Claironnant le retour du mariage arrangé, un article paru dans le magazine Femina incite les jeunes filles à confier la quête du prince charmant à leur famille, pour éviter l’échec. Efficacité, résultats, productivité : voici les nouveaux mots clés du langage matrimonial. Mais le mariage sur me­sure est-il vraiment une garantie de bonheur ? Le réalisme à l’indienne du XXIe siècle ne va-t-il pas plutôt déboucher sur des désastres conjugaux d’un nouveau genre ?

 

Lakshmi Chaudhry, Open, in Courrier International, le 15 juillet 2010.