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DÉCRYPTAGE - Certains soupçonnent la deuxième puissance mondiale d’avoir activement soutenu l’armée birmane, partageant son savoir-faire en matière de contrôle de l’internet, notamment.

 

Les caractères chinois rouge écarlate s’affichent sur les pancartes de la colère. «La Chine ne doit pas soutenir le coup d’État!», admonestent les manifestants à la tête des cortèges bruyants qui défient les militaires birmans, au cœur de Rangoun. Tout sourire, le président chinois, Xi Jinping, manie sa «marionnette», le général Min Aung Hlaing, dans une caricature brandie à Nay Pyi Taw, la capitale de la Birmanie, résumant le soupçon de la foule révoltée qui voit la main de Pékin derrière le putsch.

Certains affirment même que la deuxième puissance mondiale aurait activement soutenu l’armée birmane, partageant son savoir-faire en matière de contrôle de l’internet, coupé régulièrement depuis le coup du 1er février. Sur les réseaux sociaux, les théories du complot contre le puissant voisin fleurissent, pointant du doigt l’arrivée de plusieurs avions cargos en provenance de Kunming, que l’on soupçonne, sans aucune preuve, d’avoir transporté du matériel destiné aux cybercenseurs birmans.

 

Rétropédalage de Pékin

Rattrapé par la crise birmane, le régime communiste tente d’éteindre la fièvre antichinoise menaçant ses intérêts dans ce pays stratégique pour les « routes de la soie » du président Xi. Après avoir qualifié le coup d’État de simple « remaniement ministériel » via sa presse officielle, la Chine communiste rétropédale, craignant de devenir à son tour la cible de la colère populaire montante. Sous pression, l’ambassadeur Chen Hai est monté au créneau dans la presse locale pour tordre le cou à ces accusations, affirmant que la crise politique « n’était absolument pas ce que souhaitait la Chine ». Et de jurer que Pékin comprenait les « aspirations » des manifestants, pour mieux appeler au « dialogue » entre l’armée et la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi, en refusant de choisir un camp. Le haut diplomate a même estimé que certaines revendications de la rue, qui réclame le respect des élections de novembre 2020, étaient « raisonnables ».

Une affirmation rare de la part d’un régime autoritaire obsédé par la stabilité et qui réprime sans pitié les manifestants pro-démocratie à Hongkong. « La Chine comprend bien que la LND bénéficie d’un soutien populaire solide, donc elle n’est pas disposée à saper ses bonnes relations avec elle, et à offenser plus de Birmans », analyse Fan Hongwei, spécialiste de la région à l’université de Xiamen.

Ces contorsions illustrent le dilemme de la Chine en quête d’une position médiane guidée par le pragmatisme, pour assurer ses intérêts économiques et géostratégiques dans ce pays lui offrant une « lucarne » sur l’océan Indien, et riche en matières premières.

« La Chine ne veut pas choisir entre l’armée et la LND et souhaite éviter des incidents sanglants », estime Fan Hongwei. Le géant se retrouve malgré lui en première ligne dans cette crise du fait de sa proximité géographique et de son influence, et souffre d’une image de prédateur économique. « La Chine est la seule puissance à détenir les trois leviers d’influence en Birmanie, la diplomatie, le commerce et les investissements », relève un haut diplomate occidental basé à Rangoun.

Si Pékin refuse d’être embarqué dans une « croisade » occidentale pour la démocratie, sous la houlette de l’Administration de Joe Biden, et si elle sape en coulisses le langage du Conseil de sécurité de l’ONU, elle rechigne à offrir un blanc-seing à Tatmadaw avec qui elle a eu des relations tendues par le passé. Ces dernières années, Pékin avait tissé des relations solides avec la « conseillère spéciale » Aung San Suu Kyi, qui dirigeait de facto le pays depuis son triomphe électoral en 2015, en quête d’investisseurs pour financer la modernisation d’un État sous-développé. « Avec le gouvernement civil, la Chine pouvait parler d’infrastructures, de commerce. Avec les militaires, elle est confrontée aux questions qui fâchent », rappelle ce haut diplomate.

 

Des intérêts géopolitiques

Les tensions frontalières et les multiples conflits avec les minorités ethniques, parfois soutenues en sous-main par Pékin, ont laissé des traces ces dernières décennies, alimentant la méfiance de l’ancienne junte au pouvoir, qui donna des gages démocratiques à l’Occident au début des années 2000 pour se dégager d’un tête-à-tête étouffant avec l’encombrant voisin renaissant. Depuis, le général Min Aung Hlaing a tissé lui aussi des liens de proximité avec Pékin, qui lui sert de bouclier à l’ONU face aux critiques occidentales dénonçant le nettoyage ethnique orchestré par l’armée contre les Rohingya. Le discret chef de l’armée a multiplié les achats d’armements et s’était affiché tout sourire avec le chef de la diplomatie chinoise, Wang Yi, en janvier, quelques jours avant de s’emparer du pouvoir.

« La Chine est guidée par ses intérêts géopolitiques. Les projets des “routes de la soie” et du corridor économique Chine-Myanmar ne pourront avancer que si la Birmanie est stabilisée », explique Fan Hongwei, spécialiste de la région à l’université de Xiamen. Pékin a promis d’investir 21 milliards de dollars dans les infrastructures routières et énergétiques afin de relier l’océan Indien à la province du Yunnan, s’offrant ainsi une voie d’importation alternative pour les hydrocarbures, sans transiter par le détroit de Malacca.

Ces projets peinent à sortir de terre, sur fond de méfiance mutuelle, et risquent d’être encore retardés par la crise qui menace d’isoler plus encore le pays de 54 millions d’habitants. Mais de nouvelles sanctions des États-Unis et de l’UE accentueront mécaniquement le poids de la République populaire, qui partage plus de 2 000 km de frontière avec le pays des Mille-Pagodes. « À court terme, la crise est difficile pour la Chine. Mais à moyen terme, elle accroît sa position de monopole », pointe un diplomate.

Sébastien Falletti, Le Figaro.fr le 25 février 2021