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L'étrange fascination indienne pour Hitler...


 

L’annonce d’un film Bollywood ayant pour thème la relation d’Adolphe Hitler avec sa maîtresse Eva Braun a créé la polémique en Inde, où il semblerait que le grand dictateur fasse l’objet d’une certaine admiration. Explications.

 

 
 

 

Hitler bénéficie-t-il d'une aura positive en Inde? C'est la question que se posent de nombreux commentateurs depuis l'annonce de la sortie du film "Mon cher ami Hitler", il y a quelques semaines, par le jeune réalisateur indien Rakesh Ranjan. Si ce dernier a promis qu'il ne comptait nullement rendre gloire au dictateur, mais montrer  "ses craintes, l'insécurité et les pressions" lors des derniers jours avant sa mort dans son bunker berlinois, plusieurs éléments font grincer des dents.

Tout d'abord le titre du film, qui selon Rakesh Ranjan ferait référence à la formulation qu'avait utilisé le Mahatma Gandhi pour s'adresser à Hitler lors d'échanges épistolaires. Une affirmation remise en cause par de nombreux historiens, même si elle ne peut être totalement discréditée. "Gandhi était capable de tout, et il est probable qu'il ait communiqué avec Hitler", explique un journaliste d'un grand quotidien indien, auteur d'un billet sur "Mon cher ami Hitler", qui refuse d'être cité.

Soit. Mais l'ambition du réalisateur de montrer  "l'amour pour l'Inde" qu'avait Hitler tout en assurant que son film n'était pas à la gloire de l'architecte de la Shoah, est à surveiller avec méfiance. Surtout dans un pays où l'on prodigue un enseignement pour le moins succinct de la seconde guerre mondiale qui occulte, ou choisit d'ignorer, la part la plus sombre du Führer. L'acteur Anupam Kher, qui devait incarner Hitler, s'est d'ailleurs finalement désisté le moins dernier à la suite de plusieurs plaintes d'associations juives.

Une chose est pourtant sûre, Hitler continue de fasciner les Indiens. Son autobiographie Mein Kampf, perçue en Europe comme une bible nazie, se vend bien, très bien même. S'il n'est pas rare de le trouver chez les vendeurs de rue, il est également rentable pour plusieurs maisons d'édition qui publient régulièrement de nouvelles versions du pamphlet, devenu un bestseller dans le pays.

Jaico Publishing House, la première maison d'édition à avoir publié Mein Kampf, affirme en avoir vendu 10 000 exemplaires sur une période de six mois en 2008, rien qu'à New Delhi. Six maisons d'édition indienne publient aujourd'hui le pamphlet sur le sous-continent, et Jaico en a écoulé 100 000 exemplaires ces dix dernières années. Le livre est également traduit en plusieurs langues indiennes. Détail inquiétant : La plupart des nouveaux lecteurs indiens de Mein Kampf  sont des jeunes.
 
Comment cependant expliquer la popularité d'Adolphe Hitler en Inde ? Selon une enquête du quotidien britannique The Telegraph, Hitler serait perçu par de nombreux étudiants indiens comme une "success story", à la manière d'un chef d'entreprise qui serait allé au bout de ses ambitions.

Certains assurent cependant que c'est avant tout parce que la droite hindouiste nationaliste prend le Führer en exemple qu'il est si populaire en Inde. Hitler aurait été, aux yeux de nombreux Indiens,  "un grand leader" qui avait un "sens de l'histoire" de son pays. Bal Thackeray, le chef du Shiv Sena, un parti d'extrême droite basé à Bombay avait publiquement déclaré être un admirateur d'Hitler, il y a quelques années. Dans l'Etat du Gujarat, gouverné par la droite nationaliste du Bharatiya Janata Party (BJP) et théâtre de pogroms antimusulmans en 2002, plusieurs manuels scolaires d'histoire omettaient jusqu'à récemment, de mentionner la Shoah dans le chapitre sur la seconde guerre mondiale.

Difficile cependant d'établir un lien politique direct, tout comme pour le symbole de la Swastika, emprunté par pur hasard par Hitler à l'hindouisme, ou encore la brève alliance de circonstance entre le révolutionnaire indien Subhas Chandra Bose et le Führer pendant la deuxième guerre mondiale. Pour plusieurs observateurs, la fascination que suscite Hitler en Inde vient avant tout d'une méconnaissance de l'histoire et du personnage, plutôt que d'un rapprochement idéologique.  "On ne peut pas comparer le BJP aux nazis. Je pense que c'est plus par ignorance que par volonté de glorifier Hitler", modère un journaliste du Times of India qui couvre le Gujarat depuis plus de dix ans.

L'ouverture à Mumbai du bar  "Hitler's Cross", semble aller dans ce sens. Son inauguration, en 2006, avait fait scandale et il avait du fermer avant d'être renommé,  à la suite de nombreuses plaintes d'associations juives, entre autres.  Le patron du bar paraissait tout simplement ignorer la sinistre réputation du dictateur…

 
Antoine Guinard, Aujourd'hui l'Inde, le 15 juillet 2010.