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« J’ai été très déçu d’Aung San Suu Kyi » : en Birmanie, les moines birmans en retrait du mouvement de désobéissance civile

Même si des groupes de religieux ont participé aux manifestations depuis le coup d’Etat du 1er février, les membres du « sangha », le clergé bouddhiste, sont moins impliqués dans la fronde anti-junte qu’en 2007.

 

Un moine bouddhiste participe à la manifestation demandant la libération d’Aung San Suu Kyi à Rangoun en Birmanie, le 18 février.

 Un moine bouddhiste participe à la manifestation demandant la libération d’Aung San Suu Kyi à Rangoun en Birmanie, le 18 février. STRINGER / REUTERS

 

En Birmanie, les moines bouddhistes sont censés être apolitiques. Ils ne peuvent voter et doivent prêcher la réconciliation, la concorde et la paix, pas défiler avec des pancartes aux côtés de manifestants. Tout cela n’avait pas empêché des milliers d’entre eux, durant les journées de protestation contre la junte en 2007, de marcher en tête des cortèges anti-régime. Un mouvement qui reste dans l’histoire sous le nom de « révolution safran », pour la couleur des robes de certains bonzes.

Il semble bien que les moines, dans leur ensemble, soient aujourd’hui beaucoup moins impliqués dans le mouvement de désobéissance civile qui est en train de paralyser le pays, à la suite du coup d’Etat militaire du 1er février. Certes, des groupes de bhikkhus (moines) ont bien été vus dans les manifestations de Rangoun, brandissant des pancartes où était écrit : « Les moines ne veulent pas d’une dictature militaire ! Rejetons le coup d’Etat ! » Mais, selon plusieurs témoignages recueillis ces derniers jours au téléphone, les membres du sangha – le clergé bouddhiste – semblent cette fois avoir préféré prendre leurs distances avec le mouvement de protestation.

 

Processus de « débouddhisation »

Cette posture de retrait a plusieurs causes. « J’ai été très déçu de la prestation de [l’ancienne dirigeante] Aung San Suu Kyi au gouvernement », a récemment confié un moine d’un monastère de Rangoun à l’un de nos interlocuteurs. « Je l’avais pourtant soutenue lors des élections législatives de 2015, mais j’ai déchanté quand j’ai réalisé que la politique de la NLD [la Ligue nationale pour la démocratie, le parti d’Aung San Suu Kyi] consistait à s’efforcer d’affaiblir le sangha ». Ce moine en veut pour preuve que le parti du gouvernement, renversé par l’armée, avait essayé de réduire les financements d’Etat dévolus à des instances du bouddhisme birman, notamment les universités monastiques.

Sur un plan plus anecdotique, mais très mal vécu par certains bonzes, l’ancien ministre de l’éducation aurait quant à lui proposé de retirer de l’alphabet birman les lettres permettant la transcription de textes bouddhiques issus du pâli, la langue liturgique du theravada – la forme du bouddhisme pratiquée en Birmanie, au Sri Lanka, en Thaïlande, au Laos et au Cambodge.

« Oui, comparé à la “révolution safran”, le niveau d’engagement des moines dans l’actuel mouvement est bien moindre », confirme Chris (nom d’emprunt), un Birman qui enseigne à Mandalay, la deuxième ville du pays. « Quand la NLD était encore au pouvoir, il y a eu des périodes de tensions entre “Daw” [madame] Aung San Suu Kyi et le sangha : certains moines l’ont accusée de lancer le pays dans un processus de “débouddhisation”, dont les écoles monastiques ont été les premières victimes. »

 

Vœux pieux

Pour l’instant, la plus haute hiérarchie bouddhiste a choisi la voie de la prudence, comme à son habitude : en 2007, pas plus qu’aujourd’hui, la « Ma Ha Na » – le comité gouvernemental composé de moines chargés de superviser les affaires du sangha – n’avait appelé à la révolte. Son président, le sayadaw (le « vénérable ») Bhaddanta Kumara, vient en revanche de prier l’armée et ses opposants de trouver une solution négociée, conseillant aux deux parties « de ne pas nourrir de rancunes l’une envers l’autre, de faire preuve d’amour et de sympathie ». Des vœux pieux qui risquent fort peu d’être suivis d’effets.

Historiquement, le rapport du clergé bouddhiste birman avec l’Etat – et avec l’armée – est étroit, parfois ambivalent. Certains moines ont joué un rôle politique important durant le mouvement anticolonial des années 1920 et 1930, quand la Birmanie était sous tutelle britannique. « Après le coup d’Etat de Ne Win en 1962, la politique religieuse des administrations militaires qui se sont succédé a essentiellement consisté en la mise sous contrôle des moines », rappelait Bénédicte Brac de la Perrière, ethnologue au CNRS et spécialiste de la Birmanie, dans un article publié en 2017 sur le site du Centre de recherches internationales de Sciences Po.

Ce texte précisait que la période de chaos politique qui avait ébranlé le régime durant le soulèvement de 1988 avait poussé la junte de l’époque à poursuivre « cette politique de contrôle par une politique de soutien systématique [au clergé], par la donation religieuse, dont les principaux bénéficiaires sont les moines. Des segments importants du sangha en vinrent ainsi à être perçus comme corrompus, tandis que d’autres contestaient radicalement, sous le boisseau, cette gestion de l’ordre monastique par les militaires ressentie comme une mise sous tutelle ».

Depuis le coup d’Etat, le nouveau régime s’est empressé de courtiser le clergé : dans un discours prononcé le 8 février, l’auteur du putsch et désormais numéro un du régime, le général Min Aung Hlaing, s’est empressé d’annoncer la réouverture des pagodes, fermées depuis des mois pour cause de Covid-19. L’offensive de charme visait d’ailleurs d’autres religions, notamment la minorité chrétienne dont les églises étaient également interdites au public.

D’autres figures de la junte, tel le nouveau ministre des frontières, le général Tun Tun Naung, n’ont pas tardé à se rendre au monastère de l’un des plus célèbres grand abbé, le « sayadaw » Sittagu, à qui ils ont fait des offrandes et demandé ses « conseils » pour les éclairer sur la marche à suivre. Ce vénérable, connu pour mener grand train et voyager parfois en jet privé, comportements peu austères qui choquent certains de ses « confrères » en bouddhisme, n’a pas dû, il est vrai, beaucoup se forcer à recevoir les militaires : il a, de longue date, la réputation d’être proche de l’armée.

 

Un ordre monastique divisé

La révolte des moines de 2007 a contribué à diviser un peu plus cet ordre monastique fort de plus de 500 000 membres (sur une population de 53 millions de personnes). Une réalité qui perdure aujourd’hui. Quelques jours avant le putsch du chef de l’armée, le général Min Aung Hlaing, des moines pro-armée ont défilé dans Rangoun, alors que se propageaient des rumeurs d’une action militaire. Ils brandissaient des pancartes relayant les accusations de fraude électorale lors des élections de novembre 2020 – qui avaient accordé une éclatante victoire à la NLD. Ces allégations ont servi de prétexte aux militaires pour reprendre le pouvoir et « sauver la nation en danger ».

D’autres divisions sont apparues après 2012, quand ont éclaté les premières émeutes entre les membres de la communauté musulmane des Rohingya et les populations bouddhistes de l’Etat de l’Arakan, heurts qui allaient culminer avec la répression militaire de 2017. Cette dernière déclencha un exode massif de centaines de milliers de disciples du Prophète au Bangladesh.

Une organisation monastique de « défense de la race et de la religion » (Ma Ba Tha) a alors émergé avec, à sa tête, des moines extrémistes agitant des thèses nationalistes au nom de la défense d’une Birmanie bouddhiste menacée par l’« invasion » islamique. Cette mouvance-là a pu être instrumentalisée par les militaires – et réciproquement.

Certains moines n’acceptent cependant pas le coup d’Etat et vantent les mérites de la démocratie. Peter (nom d’emprunt), un professeur birman qui vit dans un monastère de Mandalay affirme qu’« ici, tous les moines sont farouchement opposés à l’armée et soutiennent Aung San Suu Kyi ».

Mais la méfiance à l’égard de l’ancien gouvernement persiste chez certains religieux influents et place certains bonzes dans une position inconfortable, entre deux feux. Le jugement du moine de Rangoun sur « ASSK » est sans pitié : « Il est dommage que le très respecté général Aung San [leader du mouvement anticolonial et père de Mme Suu Kyi] ait donné naissance à une femme pareille ! »

Bruno Philip, Le Monde.fr le 23 février 2021

 

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Sanctions partielles de l’UE contre les militaires putschistes

Trois semaines après le coup d’Etat militaire en Birmanie, et alors que la répression durcit, l’Union européenne n’a visiblement plus d’espoir que ses appels pour un retour à la démocratie soient entendus. Réunis à Bruxelles, les 27 ministres des affaires étrangères ont lundi 22 février dès lors adopté un projet de « mesures ciblées » visant des responsables du putsch du 1er février. Les mesures européennes vont frapper leurs intérêts, car « dans ce pays, les militaires sont des entrepreneurs et ils détiennent des pans de l’économie », selon le haut représentant, Josep Borrell. Le président américain, Joe Biden, avait, lui, devancé les Européens en annonçant, le 11 février, un premier plan de mesures visant les généraux putschistes.

Les ministres européens appellent à la désescalade, à la restauration du gouvernement légitime, à l’installation du nouveau Parlement élu, ainsi qu’à la libération d’Aung San Suu Kyi, du président Win Myint et des opposants arrêtés. Ils veulent réexaminer les relations commerciales avec le pays. Leur riposte devra toutefois être précisée dans les jours à venir : aucun nom de responsables à sanctionner n’était avancé lundi soir et des déclarations faites, lundi matin, par le ministre allemand des affaires étrangères, Heiko Maas, sur des mesures restrictives à adopter « en dernier recours » avaient jeté le trouble.

Des questions posées à l’issue de la réunion ministérielle de lundi sur la portée des sanctions à adopter – seront-elles aussi à portée économique, viseront-elles les investissements européens dans le pays ? – sont restées sans réponse. De quoi relancer les interrogations sur l’effet possible de l’initiative européenne, alors que des précédentes sanctions, qui avaient visé la Birmanie pendant plus de quinze années, avaient déjà suscité pas mal de doutes.

« Schizophrénie »

C’est en avril 2012 que les mesures restrictives européennes, mises en place en 1996, furent levées, hormis l’embargo sur les armes. Elles avaient visé près de 500 personnalités et 800 entreprises liées au régime militaire de l’époque. Les échanges commerciaux et les investissements ne furent toutefois pas arrêtés, ce qui profita notamment au pétrolier français Total et au Lloyd’s, le géant britannique de l’assurance. Pour nombre d’observateurs, les sanctions n’étaient, en fait, pas parvenues à isoler les dirigeants de la junte militaire. Le think tank britannique Burma Independence Advocates soulignait, en 2011, la « schizophrénie » des pays européens qui, Britanniques et Français en tête, étaient même devenus, entre 1995 et 2005, les plus gros investisseurs dans le pays.

Les sanctions à l’égard du régime birman sont d’ailleurs devenues un cas d’école, à Bruxelles, où beaucoup s’interrogent sur l’efficacité d’une politique qui est, en réalité, le seul moyen de pression dont dispose la diplomatie européenne. L’absence de contrôle réel sur l’application des décisions par les Etats membres et l’instrumentalisation des décisions par les régimes visés ont créé le doute. En Birmanie, la junte avait prétexté des sanctions européennes pour priver des milliers de travailleurs de leur emploi, et la Chine en avait profité pour s’instaurer en principal partenaire commercial du pays.

« Cette dépendance croissante à l’égard de la Chine a été l’un des éléments qui ont ramené le pouvoir birman dans le giron de l’Ouest », affirme un diplomate, qui défend, lui, la politique de sanctions. Problème : ce pouvoir s’éloigne à nouveau de la démocratie et il bénéficie toujours de la clémence intéressée de Pékin.Envoyé de mon iPad

Jean-Pierre Stroobants, (Bruxelles, Bureau Européen), Le Monde le 23 février 2021