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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

Protesters hold up placard with images of ousted leader Aung San Suu Kyi during an anti-coup protest in Mandalay, Myanmar, Sunday, Feb. 21, 2021. Police in Myanmar shot dead a few anti-coup protesters and injured several others on Saturday, as security forces increased pressure on popular revolt against the military takeover. (AP Photo)

En dépit des menaces de la junte qui s’est emparée du pouvoir le 1er février, des centaines de milliers de personnes ont défilé ces jours derniers dans de nombreuses villes du pays, bravant policiers et militaires.

Ni les deux morts de Mandalay, tués par la police samedi 20 février, ni la promesse d’élections « libres et justes » dans un futur indéterminé, ni les mises en garde adressées aux jeunes manifestants risquant de « mourir » en rejoignant les grands rassemblements anti-régime, rien n’y fait : trois semaines après le coup d’état militaire du 1er février, la colère des Birmans ne faiblit pas. La Birmanie est debout, dressée comme un cobra furieux contre les « hommes en vert », couleur de l’uniforme des officiers de la Tatmadaw (les forces armées birmanes).

Des centaines de milliers de personnes ont encore défilé en fin de semaine, bravant policiers et militaires en position dans les rues, se gaussant des menaces du nouveau pouvoir, défiant la junte, dédaigneuses des risques encourus.

La journée de lundi, alors que les activistes ont appelé à une nouvelle journée de grève générale, devait à nouveau marquer un nouvel épisode de manifestations monstres : le 22 février est considéré par beaucoup de Birmans, fascinés par la numérologie, comme une date auspicieuse en raison de la succession rare des quatre chiffres du calendrier 22-2-21. Un symbole qui rappelle l’époque du grand soulèvement anti-junte du 8 août 1988 : 8-8-88…

 

Veillée d’hommage aux victimes du coup d’état militaire, à Rangoun en Birmanie, le 21 février.Veillée d’hommage aux victimes du coup d’état militaire, à Rangoun en Birmanie, le 21 février. STRINGER / REUTERS

 

Veillée d’hommage aux victimes du coup d’état militaire, à Rangoun en Birmanie, le 21 février. STRINGER / REUTERS

 

 

La Birmanie, décrit jadis par l’écrivain britannique Rudyard Kipling (1865-1936) comme un « pays à nul autre pareil », continue de mériter sa réputation. En ayant repris le pouvoir qu’ils avaient longtemps confisqué (1962-2011), les généraux ont provoqué chez les Birmans – qui détestent l’armée depuis toujours – un mouvement de rejet sans précédent dans l’histoire moderne de l’ère post-coloniale. Un phénomène dont l’ampleur a peut-être surpris « le nain », méchant surnom de l’officier court sur pattes auteur du coup, le général Min Aung Hlaing

Une première « martyre » de la cause de la démocratie

La soirée de samedi aura été la plus sanglante depuis le début des manifestations, il y a une quinzaine de jours : la police a ouvert le feu sur des manifestants près du port de Mandalay, la deuxième ville du pays, bordée par le grand fleuve Irrawaddy. Après avoir utilisé des canons à eau et des balles en caoutchouc contre une foule de protestataires désireux de protéger des employés du port en grève – que les forces de l’ordre voulaient obliger de reprendre le travail –, les policiers ont tiré à balles réelles. Bilan, deux morts et au moins six blessés, certains dans un état grave.

Charge des forces de l’ordre contre les manifestants de Mandalay, le 20 février.

 

Charge des forces de l’ordre contre les manifestants de Mandalay, le 20 février. AUNG-SHINE / AP

Le lendemain à Naypyidaw, la nouvelle capitale aux immenses avenues, un espace vide et mégalomaniaque inauguré durant le régime militaire précédent, en 2005, les funérailles de la première « martyre » de la cause de la démocratie, tuée lors d’une manifestation anti-coup, ont été suivies en masse par des milliers de personnes. Tout en accompagnant le cortège funéraire de Mya Thwe Thwe Khaing, employée de supermarché morte vendredi des séquelles d’une balle reçue dans la tête à la veille de ses 20 ans, les manifestants ont levé les trois doigts de la main, marque de défiance héritée du film The Hunger Games – et désormais signe de ralliement de la fronde anti-militaire.

La révolte pacifique des Birmans a continué dimanche de s’étendre dans tout le pays : à Myitkyina, capitale de l’état des Kachin, situé aux portes de la Chine, la foule a déposé des gerbes de fleurs en mémoire des morts de Mandalay ; des milliers de personnes ont défilé dans le centre du pays, à Monywa et Pagan, l’antique cité en ruines qui fut la capitale d’un puissant royaume entre le IXe et le XIIIe siècle ; les manifestants ont aussi marché dans les rues des villes de Dawei et Myeik, aux confins méridionaux ; ils ont défilé à Myawaddy, cité frontière de la Thaïlande ; ils ont protesté à Lashio, ville de l’Etat Shan, à l’Est, cette grande région perpétuellement en conflits avec les guérillas d’ethnies minoritaires ; au lac Inlé, dans ce même état, des protestataires ont navigué en petites flottilles en brandissant des portraits de l’ancienne dirigeante Aung San Suu Kyi, toujours en résidence surveillée dans sa résidence de Naypyidaw.

Cortège funéraire de Mya Thwe Thwe Khaing, morte des séquelles d’une balle reçue dans la tête quand les forces de l’ordre ont dispersé les manifestants, à Naypyidaw, le 21 février.

 

Cortège funéraire de Mya Thwe Thwe Khaing, morte des séquelles d’une balle reçue dans la tête quand les forces de l’ordre ont dispersé les manifestants, à Naypyidaw, le 21 février. STRINGER / REUTERS

 

Tout cela sans compter Rangoun, capitale économique du pays, cœur battant du mouvement de désobéissance civile, que les Birmans désignent désormais par les trois syllabes de son acronyme anglais : CDM (civil disobedience movement). Des centaines de milliers de personnes se sont rassemblées samedi et dimanche dans la plus grande ville de Birmanie. « Nous les jeunes avions des rêves, mais le coup d’état militaire les a brisés, s’emportait Ko Pay dans l’une des manifestations de dimanche, cité par l’agence Reuters, c’est pourquoi nous marchons en tête des cortèges de protestations. »

Mise en garde aux « rebelles »

Le pouvoir birman souffle le tiède et le froid : dans un communiqué rendu public en fin de semaine, le ministère des affaires étrangères semblait promettre que les répressions du passé (3 000 morts en 1988, près d’une trentaine en 2007) ne se reproduiront pas malgré les « dérapages » policiers de samedi à Mandalay – dont le communiqué ne parle pas : « En dépit du fait que sont organisées des manifestations illégales, que continuent les incitations à la violence et à l’agitation, les autorités concernées exercent un maximum de retenue et n’ont recours à la force qu’au minimum dans le but de maintenir l’ordre et d’assurer la sécurité du public. »

Lundi matin, alors que le pays se préparait pour une nouvelle journée de défiance de la part des participants à la CDM, la télévision d’état Myanmar Radio and Television (MRTV) a de cependant adressé une mise en garde aux « rebelles » : « Les manifestants sont en train d’inciter les gens, en particulier des jeunes et des adolescents influençables, à suivre la voie de la confrontation, un chemin au bout duquel ils risquent d’y perdre la vie. »

Un mémorial en hommage aux manifestants tués pendant un rassemblement de protestation contre le coup d’état militaire, à Rangoun, le 21 février.

 

Un mémorial en hommage aux manifestants tués pendant un rassemblement de protestation contre le coup d’état militaire, à Rangoun, le 21 février. STRINGER / REUTERS

 

Plusieurs centaines de personnes ont commencé à affluer tôt lundi dans le centre-ville de Rangoun alors que les autorités ont bloqué les accès aux ambassades devant lesquelles se rassemblent parfois les protestataires, notamment celles de France, des Etats-Unis et de Chine. Des photos en provenance de la grande ville de Bassein, capitale de la région d’Irrawaddy, montrent la rue principale noire de monde. Même chose à Monywa, dans la région de Sagaing et, de nouveau, au cœur de Mandalay.

A l’étranger, à la suite des violences de samedi, les condamnations du coup d’Etat et de ses conséquences se multiplient. Les Etats-Unis, le Japon, Singapour, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France ont réagi aux débordements policiers. A Paris, le Quai d’Orsay a publié un communiqué condamnant « avec la plus grande fermeté les violences commises par les forces de sécurité birmanes », des actes qualifiés par le ministère français des affaires étrangères d’« inacceptables ». A New York, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a utilisé le même qualificatif pour condamner la répression à Mandalay.

Dans son communiqué de fin de semaine, le ministère birman des affaires étrangères a durci le ton contre les pays critiquant le coup d’Etat – c’est-à-dire, essentiellement, les Etats-Unis, l’Europe, l’Australie et, plus marginalement, le Japon. Des déclarations émanant de « certaines ambassades à Yangoun [Rangoun] et de la part de certains pays étrangers sont synonymes d’interférence flagrante dans les affaires intérieures du Myanmar [Birmanie] ».

Bruno Philip, Le Monde.fr le 22 février 2018.