Imprimer
Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

 

Des journalistes couvrant les manifestations des paysans font l’objet d’enquêtes de police et de censure. Un nouveau pas dans l’érosion des fondements de la république, écrit une contributrice du mensuel The Caravan.

 

Le gouvernement indien tente de saper l’édifice de la presse libre et indépendante. La semaine dernière, il a encore dépassé les bornes. Mon gouvernement a attaqué ma maison.

Ma demeure se trouve dans un immeuble au centre de New Delhi, à côté d’un vaste parc, à quelques pas du marché de Karol Bagh et des boutiques de luxe de Connaught Place. Je n’y suis pas allée depuis un certain temps, mais c’est là qu’est mon cœur. C’est là que se trouvent les bureaux de The Caravan.

The Caravan est un petit mensuel : il n’emploie que quelques dizaines de personnes, et le nombre de ses lecteurs est très réduit en comparaison avec les autres titres de la presse écrite de langue anglaise en Inde. Mais son impact est à l’inverse de sa taille : il est lu par les ministres du gouvernement comme par les chefs de l’opposition, et des médias plus importants emboîtent souvent le pas de ses articles. Son équipe, composée de journalistes talentueux, est renforcée par une longue liste de brillants contributeurs. Ce qui aux yeux de tous fait la force du magazine est sa différence. Ces gens sont ma famille. Depuis sept ans, j’écris pour The Caravan en tant que journaliste indépendante, généralement sur la santé ou les sciences. À ce titre, j’écris beaucoup, depuis un an, sur le coronavirus. C’est un lieu où tous croient au pouvoir de l’écrit, et où dire la vérité au pouvoir est bien le moins que l’on puisse exiger.

À la fin du mois de janvier, différents services de police ont ouvert des enquêtes sur les dirigeants de The Caravanet sur plusieurs journalistes qui ont couvert les manifestations des agriculteurs opposés aux réformes agricoles de Narendra Modi. Les autorités ont bloqué les comptes Twitter du magazine et ceux de centaines d’autres utilisateurs à la suite d’une “requête légale” du gouvernement indien. Le compte de The Caravan a été rétabli depuis, mais d’après certaines informations le gouvernement menacerait la branche indienne de Twitter de poursuites judiciaires pour ne pas avoir obéi à ses ordres.

Ces dernières attaques, qui s’inscrivent dans un système exhaustif d’actions en justice, de menaces et de pratiques d’intimidation à l’encontre des journalistes et des organes de presse, confirment ce qui était en train de devenir une évidence : la liberté de la presse, un droit constitutionnel, est en danger dans l’Inde de Modi. L’utilisation éhontée des réseaux sociaux pour censurer les journalistes, le recours à la police et aux tribunaux pour les réduire au silence, et, surtout, la conviction que ceux qui rendent compte des manifestations sapent l’État montrent à quel point l’Inde a changé et combien le pays s’est éloigné de ses idéaux fondateurs.

Les autorités affirment qu’en parlant d’un certain hashtag [lancé par des manifestants pour dénoncer les attaques de bandes organisées] The Caravan et d’autres médias ont déclenché ou alimenté les troubles qui ont commencé le 26 janvier, jour de fête nationale, au cours desquels la police de New Delhi a utilisé des gaz lacrymogènes contre les agriculteurs qui manifestaient. Parmi eux se trouvaient des hommes âgés. Au même moment se déroulait un défilé en l’honneur de la puissance militaire et du riche patrimoine culturel de l’Inde.

Le contraste des images – célébration de la démocratie indienne d’un côté, répression de l’opposition de l’autre – a été diffusé sur un écran divisé en deux par de nombreuses chaînes de télévision, offrant incidemment la métaphore visuelle parfaite de l’Inde moderne.

L’idée au cœur de la fondation de l’Inde est celle d’une union d’États présentant une grande diversité religieuse et acceptant cette diversité. Les libertés de pensée, d’expression et de croyance sont en outre garanties par la Constitution. Tel fut un temps l’esprit de l’Inde.

Nous sommes désormais un pays bien différent. Aujourd’hui, le fait qu’une majorité d’Indiens soit [de religion] hindoue n’est pas une réalité démographique, mais un postulat du gouvernement. Alors que l’on chérissait la liberté d’expression, les journalistes sont aujourd’hui jetés en prison, et ce qui était autrefois une réunion d’États unis dans leur diversité est devenu une société divisée, où les musulmans ne sont pas les bienvenus et où les agriculteurs sont roués de coups parce qu’ils veulent défendre leurs droits.

Rejeter toute la faute sur Modi serait bien trop simpliste. Il est vrai que depuis sa réélection, il y a moins de deux ans, le Premier ministre a privé de son autonomie le Jammu-et-Cachemire, seul État indien à majorité musulmane ; il a réformé l’accès à la citoyenneté [pour les réfugiés] en excluant les musulmans et a lancé des réformes [libéralisant les prix de vente des denrées agricoles] qui ont suscité la colère des agriculteurs.

Délitement. Cette érosion de la démocratie en Inde n’a pas eu lieu du jour au lendemain, et elle n’est pas non plus le fait d’un seul homme. Elle a commencé quand il est devenu obligatoire de se lever dans les cinémas au moment de l’hymne national avant chaque projection. Quand des officiers de police ont [récemment] forcé des musulmans blessés à chanter l’hymne national tout en les filmant sans craindre de représailles. Quand des acteurs de Bollywood ont commencé à se faire les champions des brutalités policières et des milices d’autodéfense.

 

La liberté de la presse, un droit constitutionnel, est en danger.

Pourtant, Modi est l’élément central de ce délitement. Tout comme l’Inde a son mythe fondateur, Modi en a également un. Il est le vendeur de thé qui a réussi à se hisser à la force du poignet au poste le plus puissant du pays. Cette histoire, que répète souvent le Premier ministre, forme un contraste frappant avec les privilèges dont jouissent les familles du parti du Congrès, sa dirigeante actuelle étant parente d’anciens Premiers ministres [Sonia Gandhi est la veuve de Rajiv Gandhi, petit-fils de Nehru], et donne à Modi toute latitude pour exiger des sacrifices aux Indiens.

Et, chaque fois, Modi a conservé des soutiens sans faille, même si les promesses faites aux Indiens n’ont pas été tenues. L’imposition d’un confinement strict au début de la pandémie n’a pas empêché que l’Inde soit le deuxième pays le plus touché en nombre de cas de coronavirus enregistrés, et le quatrième par le nombre de morts. Retirer de la circulation de grande quantité d’argent liquide afin de lutter contre la corruption n’a pas eu l’effet escompté tout en générant de graves difficultés économiques, et mettre fin à l’autonomie du Cachemire n’a pas apporté la paix dans la région. La popularité de Modi est en grande partie la conséquence du discours dominant du gouvernement, lequel consiste à nier les faits et à asséner des demi-vérités faisant passer des échecs pour de grandes réussites.

C’est précisément pourquoi les actions intentées contre The Caravan et d’autres journalistes sont si inquiétantes. De nombreux médias ont remis en cause le discours du gouvernement et ce faisant ont joué leur rôle de presse libre dans une démocratie. Ils l’ont fait non pas parce qu’ils sont opposés à Modi mais à cause de leur engagement à défendre la vérité. The Caravan, à titre d’exemple, avait enquêté sur le prédécesseur de Modi, Manmohan Singh, avec la même rigueur et la même exigence journalistique.

La guerre contre la vérité en Inde a beaucoup de points communs avec celle qui a eu lieu aux États-Unis, et on ne connaîtra peut-être jamais l’ampleur de ses dégâts. Tout comme aux États-Unis, cette guerre contre la vérité a secoué les fondations de notre nation.

Un pays aussi gigantesque que l’Inde est bien plus que ses drapeaux, ses hymnes et ses monuments. Le pays est fait de valeurs puissantes et fragiles : l’égalité, la justice, la liberté et la fraternité.

Dans son combat acharné contre la presse, le gouvernement de Modi a vidé ces idéaux – et donc l’âme de la nation – de leur substance. La complexité inhérente à l’Inde, qui lui vient de sa diversité religieuse et culturelle, est devenue une arme. À chaque nouveau sacrifice, nous allons rogner sur les fondements éthiques de notre pays (lesquels sont définis par notre Constitution et célébrés le jour de la fête nationale), jusqu’à ce que ces mots soient vidés de leur sens.

Vidyn Krishnan, The Atlantic.com le 3 février 2021

In Courrier International.com le 18 février 20921

 

 

 

Contexte

Pris pour cible

●●● L’agriculteur ayant trouvé la mort à Delhi lors de la grande manifestation paysanne du 26 janvier, jour de fête nationale, a-t-il été victime du retournement de son tracteur, ou de la police ? C’est pour avoir relayé les deux hypothèses sur Twitter que des journalistes, dont les patrons du mensuel The Caravan, font l’objet de cinq enquêtes de police pour “sédition, incitation à la violence et atteinte au sentiment religieux”, à la demande de militants nationalistes hindous. Les intéressés ont saisi la Cour Suprême pour atteinte à leur liberté d’expression et, le 9 février, cette dernière a interdit aux forces de l’ordre de les emprisonner, comme c’était leur intention, rapporteThe Wire.