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A 75 ans, la Dame de Rangoun se trouve de nouveau placée en résidence surveillée, après des années de compromis – et de compromissions – au pouvoir avec les militaires.

 

Les manifestants affichent une banderole avec une image du dirigeant birman déchu Aung San Suu Kyi lors d’une manifestation contre le coup d’État militaire à Yangon, au Myanmar, le mercredi 17 février 2021. L’expert des Nations Unies sur les droits de l’homme au Myanmar a mis en garde contre la perspective de violences majeures alors que les manifestants se rassemblent à nouveau mercredi pour protester contre la prise du pouvoir par l’armée.

Les manifestants affichent une banderole avec une image du dirigeant birman déchu Aung San Suu Kyi
lors d’une manifestation contre le coup d’État militaire à Yangon, au Myanmar, le mercredi 17 février
2021. L’expert des Nations Unies sur les droits de l’homme au Myanmar a mis en garde contre la
perspective de violences majeures alors que les manifestants se rassemblent à nouveau mercredi

pour protester contre la prise du pouvoir par l’armée. STR / AP

 

 

On aura beau fouiller dans les mythes de la tragédie grecque, il sera difficile d’y trouver un personnage au destin plus singulier que celui d’Aung San Suu Kyi : si la dirigeante birmane fut, de 1988 à 2010, une sorte d’Antigone dont le Créon était l’un ou l’autre des dictateurs en place, son histoire a connu, ces dix dernières années, des rebondissements que nul n’aurait été capable d’anticiper.

Quatre dates illustrent le récent parcours de la Lady : le 13 novembre 2010, la dissidente et bête noire des militaires est libérée après une période d’assignation à résidence de quinze ans étalée sur deux décennies à partir de 1989 ; le 1er avril 2012, « Daw » (« madame« ) Suu Kyi est élue députée dans la chambre basse du Parlement ; le 5 avril 2016, après l’éclatante victoire de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), aux élections législatives de novembre 2015, la Prix Nobel de la paix 1991 devient « conseillère d’Etat » et ministre des affaires étrangères, accédant ainsi à un poste équivalent à celui de premier ministre ; le 1er février 2021, elle est renversée par l’armée et se retrouve assignée à résidence, plus de trois décennies après l’avoir été une toute première fois.

La boucle est bouclée. A 75 ans, la vie de la Dame de Rangoun paraît suivre l’antique itinéraire de l’éternel retour du temps. Seule différence : par le passé, elle fut confinée dans sa maison au bord d’un lac, à Rangoun. Elle est aujourd’hui en résidence surveillée dans sa vaste demeure d’ex-chef de gouvernement, à Naypyidaw, capitale de la Birmanie.

L’ancienne « conseillère d’Etat » est accusée par la junte d’importations illégales de talkies-walkies et, plus récemment, de violations de la loi sur la gestion des désastres naturels… Elle risque de deux à trois ans de prison. Mardi 16 février, elle a fait une apparition virtuelle devant une cour de justice où elle a répondu à quelques questions formelles sur les charges qui pèsent contre elles. Un porte-parole de l’armée, le brigadier Zaw Min Tun, a fait savoir le même jour que son procès aurait lieu le 1er mars. Elle est aujourd’hui confinée chez elle « pour sa propre sécurité ».

 

En trente-deux ans, des rôles éminemment contradictoires

 

 

Aung San Suu Kyi lors d’une cession de vaccination des agents de santé à l’hôpital mercredi 27 janvier 2021, à Naypyitaw, au Myanmar. 

Aung San Suu Kyi lors d’une cession de vaccination des agents de santé à l’hôpital mercredi
27 janvier 2021, à Naypyitaw, au Myanmar. 
Aung Shine Oo / AP

 

Ce retournement de situation n’est pas forcément surprenant, même si le putsch du chef de l’armée, le général Min Aung Hlaing, a pris de court tout le monde, les Birmans en premier : le militaire et la Lady ne se parlaient plus depuis longtemps. Mme Suu Kyi avait pourtant osé naguère qualifier les militaires de « gentils ». Le qualificatif était d’ordre diplomatique, mais il avait fait jaser.

Ce qui est plus exceptionnel est d’avoir réussi, en trente-deux ans de carrière politique, à endosser des rôles éminemment contradictoires. Rappel des épisodes précédents : en 1988, la fille du général Aung San – le chef de la lutte contre le colonisateur britannique assassiné quand Suu Kyi avait 2 ans – est appelée par la foule à s’engager aux côtés des manifestations anti-junte militaire de l’époque. Elle accepte. Elle devient l’emblème de chair et d’os du mouvement.

Elle va ensuite passer, mais bien plus tard, du rôle de victime de la dictature et d’icône mondialisée de la demos-kratos, à celui de la dirigeante adulée et quasi divinisée de tout un peuple. Pour finir par se retrouver, au début du mois de février, au point de départ : un statut de prisonnière, son premier rôle de tragédienne.

 

« Mother Suu » tombe de son piédestal

 

 Aung San Suu Kyi assiste à une audience dans une affaire déposée par la Gambie contre le Myanmar alléguant un génocide contre la population musulmane minoritaire Rohingya, à la Cour internationale de Justice (CIJ) à La Haye, Pays-Bas, le 10 décembre 2019.

San Suu Kyi assiste à une audience dans une affaire déposée par la Gambie contre le Myanmar alléguant un génocide contre la population musulmane minoritaire Rohingya, à la Cour internationale de Justice (CIJ) à La Haye, Pays-Bas, le 10 décembre 2019.   Yves Herman / REUTERS

 

L’autre facette de sa personnalité, l’envers du décor du cadre de son combat, est connue : après avoir été élevée au statut d’égérie mondiale des libertés par des hordes d’admirateurs occidentaux en pâmoison, « Mother Suu », comme l’appellent les Birmans, tombe de son piédestal en 2017. Alors que des centaines de milliers de membres de la minorité musulmane des Rohingya s’enfuient au Bangladesh voisin et qu’une dizaine de milliers d’entre eux sont tués lors d’opérations de « nettoyage » lancées par l’armée, Aung San Suu Kyi tergiverse, ratiocine, minimise et, pour finir, ne condamne pas les exactions.

En décembre 2019, elle se rend en personne devant la Cour internationale de justice de La Haye où, au nom de l’honneur meurtri d’un pays qu’elle chérit tant – et que vilipende la communauté internationale –, la chef du gouvernement défend l’armée, se contentant du bout des lèvres d’admettre que les soldats ont pu se livrer à quelques « excès ».

Sa passivité et sa complaisance à l’égard de ces crimes contre l’humanité – l’ONU qualifie les massacres de « génocide » – va lui valoir en Occident un rejet massif. A la mesure de la dévotion passée – et sans doute excessive – à l’égard d’une femme remarquable qui était aussi, et peut-être surtout, une femme politique. Ni une divinité tutélaire, ni l’incarnation sans faille d’un idéal fantasmé.

« Je ne suis pas une icône », rétorque-t-elle alors, agacée, à ses interlocuteurs étrangers qui pointent ses contradictions. Lors d’une interview à la BBC, elle affirme que le terme de « nettoyage ethnique » pour qualifier les tueries anti-musulmanes dans l’Etat de l’Arakan n’est pas « approprié ». Provocante, elle lâche : « Je ne suis pas Mère Teresa. » La petite phrase entre dans l’histoire. En Europe, aux Etats-Unis, on déboulonne ses statues, on lui retire les médailles autrefois accordées. Ses thuriféraires de naguère s’acharnent, dans la haine, avec la même ferveur qu’ils avaient mise à l’adorer.

L’ONU lui reproche, à juste titre, de ne pas avoir « utilisé sa position de chef du gouvernement de facto et son autorité morale pour contrer ou empêcher les tueries ». Un peu plus tôt, son « collègue » Prix Nobel et figure de la lutte anti-apartheid, le cardinal Desmond Tutu, lui écrit : « Si le prix politique à payer pour votre ascension au plus haut niveau est votre silence, le prix est certainement trop élevé… »

La situation est cependant inversée en Birmanie, où rien ne ternit son image. Plus on la critique à l’Ouest, plus elle est admirée. Elle est l’aimée de tous les Birmans. Elle reste le symbole de l’opposante à l’armée honnie.

 

Un symbole de la démocratie pas très démocratique…

 

Un manifestant brandit une pancarte appelant à la libération du dirigeant civil birman détenu Aung San Suu Kyi lors d’une manifestation contre le coup d’État militaire à Naypyidaw le 16 février 2021.

Un manifestant brandit une pancarte appelant à la libération du dirigeant civil birman détenu Aung San Suu Kyi lors d’une manifestation contre le coup d’État militaire à Naypyidaw le 16 février 2021. STR / AFP

 

Aung San Suu Kyi est une « mère courage » bourrée de défauts, elle est une piètre politicienne, elle s’est entourée de béni-oui-oui qui l’ont isolée du monde extérieur. Quand elle était au pouvoir, les libertés d’expression régressèrent par rapport à son prédécesseur, un ancien général « progressiste ». Aung San Suu Kyi, symbole de la démocratie, n’était pas très démocratique…

On ne peut cependant faire peser sur ses épaules toute la responsabilité de l’opprobre birman. Sa passivité dans l’affaire des Rohingya est inexcusable mais ses défenseurs peuvent toujours arguer du fait que, pour parvenir à gouverner et à appliquer son programme de développement, elle était bien obligée de composer avec une armée toute-puissante.

Aung San Suu Kyi avait fait le pari d’un compromis de gouvernement avec l’armée. Au fil des mois, les compromis étaient devenus compromissions. Suprême ironie, sa stratégie d’« engagement » diplomatique avec les galonnés à casquette n’aura servi à rien.

Quelqu’un qui l’a bien connue et fut, durant plusieurs de ses années d’assignation à résidence, l’une des seules personnes autorisées à la rencontrer dans sa vieille maison coloniale de Rangoun, assiste aujourd’hui, effondré, à ce retour de la tragédie. Dans un e-mail au Monde, Leon de Riedmatten, un Suisse qui fut tour à tour représentant du Comité international de la Croix-Rouge à Rangoun, puis officier de liaison pour l’Organisation internationale du travail et délégué du Centre pour le dialogue humanitaire en Birmanie, regrette qu’« ASSK » n’ait pas suivi ses recommandations de jadis : « Je l’avais avertie : “Si vous entrez en politique, les militaires vous élimineront politiquement ou physiquement.” »

La mère de tous les Birmans aurait-elle dû devenir un nouveau Mahatma Gandhi ? « Aung San Suu Kyi est une fantastique leader d’un parti ou d’un mouvement. Mais diriger un gouvernement est une autre affaire : il faut écouter, négocier, concilier, concéder, s’entourer de gens compétents plus que de loyaux serviteurs », rappelle encore M. de Riedmatten. Sous entendu : elle était incapable d’autocritique, inflexible et trop sûre d’elle-même. A-t-elle vu venir les militaires ? Difficile de savoir : Aung San Suu Kyi est redevenue la Lady, inaccessible figure du – sale – temps retrouvé.

L’éternel retour du tragique fonctionne cependant comme un moteur d’éternelle énergie pour les Birmans. « Mother Suu peut nous demander ce qu’elle veut », nous confiait au téléphone une jeune manifestante de Mandalay, en fin de semaine. « On lui obéira. »

Bruno Philip, Le Monde.fr le 17 février 2021