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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

Narendra Modi a lancé une vaste opération de diplomatie vaccinale en offrant 20 millions de doses gratuites à certains pays d’Asie du Sud.

 

Nettoyage d’un camion transportant le vaccin d’AstraZeneca, à Koraput, en Inde, le 14 janvier 2021.

Nettoyage d’un camion transportant le vaccin d’AstraZeneca, à Koraput, en Inde, le 14 janvier 2021.
DANISH SIDDIQUI / REUTERS

 

Narendra Modi avait promis de mettre à disposition de « l’humanité tout entière » les capacités de production de son pays en matière de vaccin. Le premier ministre indien est en train de réaliser sa promesse, en livrant ses premières cargaisons commerciales – le Brésil a reçu 20 millions de doses vendredi 22 janvier –, mais surtout en distribuant gratuitement à ses voisins d’Asie du Sud des millions de doses de Covishield, le vaccin du britannique AstraZeneca développé par Oxford et fabriqué en Inde par le Serum Institut of India, le premier producteur mondial de vaccins. Vingt millions de doses vont être offertes.

L’initiative, qui entre dans la politique du « neighbourhood first » (« le voisinage en premier ») de Modi, a débuté le 20 janvier. Quelque 100 000 doses ont été déjà envoyées aux Maldives, 150 000 au Bhoutan, 1 million au Népal, 2 millions au Bangladesh, 1,5 million en Birmanie. Le pays a même réservé 100 000 doses pour l’île Maurice, 50 000 pour les Seychelles, qui rassemblent une importante communauté d’expatriés indiens. L’Afghanistan et le Sri Lanka seront également servis.

Seul le Pakistan, l’ennemi historique, ne figure pas sur la liste des bénéficiaires. « Nous n’avons pas reçu de demande », a assuré le porte-parole du ministère des affaires étrangères. Le Pakistan espère recevoir 500 000 doses de la Chine d’ici au 31 janvier.

 

Guerre commerciale avec Pékin

C’est bien une compétition avec la Chine qui se joue derrière cette campagne de dons. New Delhi a pris un temps d’avance sur Pékin, dont le vaccin, CoronaVac, suscite des réticences. A travers sa diplomatie du vaccin, Narendra Modi espère bien retisser des liens avec ses voisins, distendus à cause du poids grandissant de la Chine dans la région. Au cours de ces dernières années, l’Inde n’a pas réussi à contrecarrer les investissements massifs de Pékin dans la construction de ports, de routes ou encore de centrales électriques au Sri Lanka, au Bangladesh et surtout au Pakistan.

Depuis avril, les deux géants asiatiques se livrent dans les montagnes du Ladakh un combat sans merci pour défendre une ligne de démarcation esquissée en 1962 mais dont le tracé reste contesté. Jouant sur ces tensions, ainsi que sur la responsabilité de la Chine dans l’épidémie de Covid-19, Narendra Modi a engagé son pays dans une guerre commerciale avec Pékin. Il a appelé au boycott des produits chinois et interdit des centaines d’applications chinoises pour smartphone, comme WeChat et Tik Tok.

Dans son éditorial du lundi 25 janvier, l’Hindustan Times ne tarit pas d’éloges sur l’initiative « humaine et diplomatique » de Modi. Pour le quotidien, le message envoyé est clair : « En cas de crise, l’Inde est là pour aider. » « Delhi – en fournissant le bien public le plus important à ce moment de l’histoire – a réussi à susciter la reconnaissance non seulement des gouvernements, mais surtout des citoyens, tant dans le voisinage immédiat que dans le voisinage élargi », écrit le journal.

L’initiative a son propre hashtag, #vaccinemaitri, ou l’« amitié des vaccins », et elle a été abondamment relayée par Modi sur les réseaux sociaux. « L’Inde est profondément honorée d’être un partenaire de confiance de longue date pour répondre aux besoins de la communauté mondiale en matière de santé », a twitté le premier ministre, qui n’aime rien tant que se mettre en avant. Les autorités ont peu insisté sur cet aspect, mais l’Inde elle-même devrait recevoir, en tant que pays à faible revenu, 200 millions de doses gratuites du GAVI, l’alliance internationale pour les vaccins.

 

Millions de migrants coincés

Le geste de Narendra Modi est d’autant plus apprécié par ses voisins que l’Inde, 1,3 milliard d’habitants, deuxième pays le plus infecté de la planète, avec 10,6 millions de cas cumulés, a des besoins immenses. Le pays a lancé, le 16 janvier, sa propre campagne de vaccination auprès du corps médical et des travailleurs des secteurs considérés comme essentiels. L’objectif du gouvernement est de vacciner 300 millions de ces publics prioritaires d’ici à juillet.

Mais la campagne a mal démarré, à cause de l’autorisation précipitée d’un vaccin indigène, le Covaxin, développé par Bharat Biotech, une entreprise située à Hyderabad, alors que ses essais en phase 2 n’étaient pas terminés. La communauté médicale a demandé à recevoir l’autre vaccin, celui du Serum Institute of India. Malgré ces réticences, 1,6 million de personnes ont été vaccinées en dix jours.

Narendra Modi espère à travers sa politique vaccinale faire oublier les critiques sur sa gestion de l’épidémie et ses conséquences. Le confinement national très strict imposé en mars avait piégé des millions de migrants coincés dans les grandes villes et ruiné une partie de l’économie. Désormais, alors que l’Europe fait face à sa troisième vague, l’épidémie a considérablement reflué en Inde. Le pays a enregistré, dimanche 24 janvier, seulement 13 000 nouveaux cas. Même les contempteurs de Modi font valoir que le bilan dans le sous-continent a été beaucoup moins meurtrier (153 000 décès) que ce qu’avaient avancé les prévisionnistes.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 25 janvier 2021