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Le futur secrétaire d’Etat, Antony Blinken, veut garder la capacité de « faire face à toute résurgence du terrorisme » et « préserver » les avancées de Kaboul sur la situation des femmes.

Antony Blinken lors de son audience de confirmation du poste de secrétaire d’Etat devant la commission des relations étrangères du Sénat américain, à Washington, le 19 janvier 2021.

Antony Blinken lors de son audience de confirmation du poste de secrétaire d’Etat devant la commission des relations étrangères du Sénat américain, à Washington, le 19 janvier 2021. POOL / REUTERS

 

Les premiers mots sur l’Afghanistan de l’administration du nouveau président américain Joe Biden ne sont pas ceux que les talibans espéraient entendre.

Mardi 19 janvier, devant le Sénat, le futur secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, a, pour la première fois, livré la stratégie qui serait mise en place par Washington dans ce pays, vingt ans après y avoir envoyé ses premiers soldats. Après quatre ans de présidence Trump, le changement d’orientation pourrait être important. Il a indiqué son intention de procéder au réexamen complet du pré-accord de paix historique signé, le 29 février 2020 à Doha, par les Etats-Unis et les insurgés afghans, laissant à l’écart le régime de Kaboul.

M. Blinken est déjà revenu, mardi, sur un engagement clé du président sortant, Donald Trump, qui avait accepté, dans l’accord de Doha, de retirer la totalité des forces armées américaines d’ici au 1er mai 2021. En contrepartie, les talibans promettaient d’interdire leur sol à tout groupe terroriste et d’engager des négociations de paix avec le gouvernement de Kaboul. Les propos de M. Blinken auront un impact direct sur la guerre en Afghanistan, même s’il concède qu’il doit encore « regarder attentivement ce qui a été négocié ». Faute d’avoir pu obtenir les documents de ses prédécesseurs, il avoue qu’il « n’a pas encore eu connaissance de tout » et qu’il veut « comprendre pleinement quels engagements ont été pris ou pas par les talibans ». Certaines clauses de l’accord sont, de plus, restées secrètes.

M. Blinken a d’ores et déjà assuré que son administration « maintiendrait une certaine capacité à faire face à toute résurgence du terrorisme, la raison même qui nous a fait intervenir à l’origine », après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Il n’a pas précisé ce qu’il entendait par « capacité ». Lors de la campagne, M. Biden avait indiqué qu’il pourrait s’agir de forces spéciales. Une telle perspective remet en cause les bases de l’accord de Doha et a déjà conduit les talibans à déclarer que s’il restait un seul soldat américain sur le sol national, les engagements pris en février 2020 devenaient caducs. Une manière de dire qu’ils s’autorisaient la reprise des attaques visant spécifiquement les troupes étrangères.

 

Prise en considération du sort de la société civile

« Nous voulons la fin de cette guerre éternelle et nous voulons ramener nos forces à la maison », s’est défendu M. Blinken devant le Sénat avant d’enfoncer le clou, mais « le président élu veut être sûr que, même si retirons nos troupes, nous conservions les moyens de faire face à toute résurgence » terroriste.

Il répond ainsi favorablement aux demandes répétées, et jamais entendues par la précédente administration, du président afghan, Ashraf Ghani. Pour M. Ghani, l’accord de Doha n’est pas un accord de paix mais seulement « un accord de retrait ».

M. Blinken a également jugé indispensable de « préserver les avancées qui ont été faites pour les femmes et les filles en Afghanistan au cours des vingt dernières années ».

C’est la première fois depuis deux ans que les autorités américaines sortent d’un discours purement militaire sur le dossier afghan et prennent, de nouveau, en considération le sort de la société civile. Cette prise de position a été saluée, mercredi, par le monde associatif et certaines chancelleries occidentales à Kaboul. C’est aussi une manière de venir en soutien d’un pouvoir afghan malmené depuis l’été 2018, lorsque M. Trump avait décidé de franchir la ligne rouge fixée jusqu’alors par la diplomatie américaine : négocier directement avec les talibans, hors la présence du gouvernement légitime.

Les déclarations de M. Blinken interviennent alors que les talibans semblent en position de force face au gouvernement afghan et que les attaques insurgées contre les forces armées nationales ainsi que les assassinats ciblés sont au plus haut.

Le processus de réconciliation interafghane, débuté le 12 septembre 2020, toujours à Doha, entre les talibans, qui dictent leur loi, et un régime de Kaboul affaibli par des divisions internes, est au point mort. Le pouvoir afghan tente, en vain, d’obtenir un cessez-le-feu permanent et le maintien du système de gouvernance en place. Le déroulé chaotique de ce dialogue de paix fait dire à plusieurs hauts dirigeants afghans, dont le vice-président, Amrullah Saleh, que les talibans « jouent la montre et attendent le 1er mai que le dernier soldat américain soit parti, pour mener l’offensive sur tout le territoire ».

Jacques Follorou, Le Monde.fr le 21 janvier 2021