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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

Plus de 224 000 personnes ont reçu ce week-end une injection, principalement du sérum du britannique AstraZeneca, alors qu’un vaccin local fait polémique

 

BOMBAY- correspondance

Le Bhabha Hospital de Bombay, sur la côte ouest de l’Inde, ressemble à un gros paquebot. Echoué dans le quartier résidentiel de Bandra, au beau milieu des cocotiers, il avait été l’un des premiers du sous-continent à enregistrer un décès dû au Covid-19, au début du mois d’avril 2020. L’une de ses ailes est en reconstruction, et les malades qui s’aventurent dans ses coursives côtoient le bruit et la poussière, dans des conditions d’hygiène épouvantables.

Transformé en centre de vaccination, comme neuf autres hôpitaux de la mégapole de 21 millions d’habitants, le Bhabha Hospital a procédé, samedi 16 janvier, aux premières injections du Covishield, la version locale du produit britannique mis au point par AstraZeneca et l’université d’Oxford. Le deuxième pays le plus peuplé de la planète (1,38 milliard d’habitants) a donné le coup d’envoi à une campagne géante : 30 millions de soignants doivent avoir reçu la première des deux injections d’ici à la fin de janvier, puis 270 millions de personnes de plus de 50 ans et considérées à risque, d’ici au mois de juillet.

Au niveau national, le top départ a été donné solennellement par le premier ministre, Narendra Modi, à 10 h 30. Une heure plus tard, Prafull Bansode, médecin généraliste de 53 ans, était le premier à être vacciné. « Je ressens un soulagement et une grande satisfaction. Désormais, je ne vais plus avoir peur de rencontrer le coronavirus en me rendant à mon cabinet chaque matin », explique-t-il, tout sourire. Après être resté en observation durant trente minutes, il lève les bras au ciel. Tout le monde applaudit, y compris les policiers en faction dans le couloir. Puis c’est au tour de Seema Inkar, 45 ans, la chef du service de pédiatrie. « Me voilà rassurée et heureuse ! Je vais reprendre mon travail quotidien comme avant, sans stress. Je suis fière et soulagée », dit-elle.

 

Chiffres sous-évalués

Durant le week-end, 224 301 individus ont reçu une injection en Inde. Ils devaient être 600 000 mais, en dépit des trois exercices de simulation effectués début janvier dans les 3 000 centres de vaccination du pays, la logistique connaît des ratés. Dans l’Etat de Bombay, le Maharashtra, seuls 291 centres vont ouvrir dans les prochains jours, au lieu des 511 annoncés. A Bombay, il devait y en avoir 75, il n’y en aura finalement que 40.

Dans la région, l’application CoWIN, permettant au gouvernement de suivre chaque dose de vaccin et chaque bénéficiaire, a connu des « bugs techniques »,si bien que la vaccination, suspendue pour 48 heures, ne devrait reprendre que mardi 19 janvier. Les précieux flacons sont conservés par le gouvernement dans quatre dépôts principaux, avant d’être distribués à moins de 8 °C, par camion ou avion, vers 29 000 centres de stockage équipés de vidéosurveillance et dotés, au total, de 300 chambres froides, 45 300 réfrigérateurs et 41 000 congélateurs.

Samedi et dimanche, beaucoup d’Indiens considérés prioritaires – médecins, infirmières, personnels administratifs, pompiers, éboueurs, chauffeurs de bus et jusqu’aux soldats postés depuis huit mois sur le front himalayen du Ladakh, face à l’armée chinoise – étaient encore hésitants sur la démarche de vaccination.

D’après un sondage du cabinet américain Edelman, 80 % des Indiens ont pourtant le désir de se faire vacciner, un record, loin devant les Britanniques (66 %), les Français (52 %) ou les Russes (40 %). Lundi matin, le gouvernement a fait savoir que seules 447 personnes ont fait état d’effets indésirables après l’injection, dont trois ayant nécessité une hospitalisation. Les médias, eux, ont annoncé le décès d’un aide-soignant de 46 ans dans l’Uttar Pradesh, dimanche, au lendemain de sa vaccination. Les autorités sanitaires assurent que sa mort a été provoquée « par un choc cardiogénique lié à une maladie cardio-pulmonaire », et non par le vaccin.

Au premier étage du Bhabha Hospital, quatre box ont été délimités par des rideaux bleus qui flottent dans la brise des ventilateurs. Le vaccin, fabriqué à 150 kilomètres de là, dans les laboratoires du Serum Institute of India, a été livré sous forme de flacons contenant 5 millilitres, l’équivalent de dix doses. Le Bhabha Hospital a reçu une première livraison de 250 fioles dans des glacières à 5 °C.

Les quatre infirmières à la manœuvre ont le geste sûr. Après l’injection, elles introduisent l’aiguille dans une petite boîte qui la sectionne, et elles jettent la seringue dans un récipient rempli d’eau de Javel. « On a beaucoup souffert de la crise sanitaire, des millions de gens ont été jetés à la rue, affrontant une maladie inconnue, que personne ne savait soigner. C’est le début de la fin du cauchemar », susurre leur responsable hiérarchique, Vrunda Sankhe. L’arrivée du vaccin a la particularité, en Inde, de coïncider avec la fin de la première vague épidémique. D’après les statistiques officielles, qu’une majorité d’experts considère très largement sous-évaluées, 15 000 personnes sont actuellement diagnostiquées positives chaque jour, contre près de 100 000 au moment du pic, à la mi-septembre 2020. Dans toute l’Inde, le cumul s’établissait, lundi 18 janvier, à 10,5 millions de cas de Covid-19 et à 152 274 morts.

 

« Le monde observe l’Inde »

Dans son message vidéo, M. Modi s’est vanté, samedi, du caractère exemplaire de son pays. « Le monde entier observe l’Inde avec espoir. Nos scientifiques ont validé deux vaccins après avoir vérifié leurs effets, ne faites pas attention aux rumeurs et à la propagande », a déclaré le dirigeant nationaliste. Une allusion à la polémique qui fait rage autour du Covaxin, le sérum mis au point par une société d’Hyderabad, Bharat Biotech, dont l’agence du médicament indienne a autorisé l’usage, le 3 janvier, pour les « situations d’urgence », alors que les essais cliniques de phase 3 concernant ce vaccin sont encore en cours.

A Bhopal, des survivants de l’explosion de l’usine de pesticides, qui avait fait plus de 20 000 morts, en 1984, racontent qu’ils ont été vaccinés au Covaxin, il y a déjà plusieurs semaines, et qu’ils viennent de comprendre avoir en fait été enrôlés à leur insu pour les essais cliniques du produit. A Delhi, des praticiens de plusieurs hôpitaux ont exprimé par écrit leur « grave préoccupation », disant leur refus de « servir de cobayes » en se faisant injecter le Covaxin. « L’administration du vaccin de Bharat Biotech s’effectue sur la base du volontariat, et ceux qui acceptent de se le faire inoculer bénéficient d’un accompagnement médical », rétorque Narendra Kumar Arora, épidémiologiste de renom.

Pour l’heure, la vaccination est gratuite. L’Etat s’est procuré 11 millions de doses du Covishield d’AstraZeneca, au prix unitaire de 200 roupies (2,27 euros), et 5,5 millions de doses du Covaxin au prix unitaire de 206 roupies. A Bombay, dans le quartier de Byculla, le JJ Hospital a été choisi comme unique centre de vaccination au Covaxin. Seules 39 injections y ont été pratiquées samedi, soit 2 % des piqûres réalisées dans la ville. Dimanche, l’établissement a gardé portes closes. Officiellement, pour « repos hebdomadaire ».

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 18 janvier 2021