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Notre chroniqueur Yves Carmona nous aide à décrypter les grands enjeux stratégiques d'avenir pour la région qui nous est chère. Il se penche cette fois sur la rivalité Chine-Inde, structurant pour l'Asie Pacifique. Avec cette question: la Chine, l’Inde, le Pakistan : un triangle qui pourrait exploser ?

Une analyse d'Yves Carmona, ancien ambassadeur de France au Laos et au Népal.

Le monde entier parle d’autre chose. Inutile de redire ici ce qui est mieux dit ailleurs sur la Covid, le fiasco de Washington etc. Inutile non plus de répéter ce qui a déjà été écrit ici de la rivalité et parfois la guerre, heureusement limitée, entre les deux pays les plus peuplés du monde, la Chine et l’Inde.

Mais à leur contact, toute l’Asie est là et son mouvement ne doit pas être oublié, surtout quand il met en jeu une 3ème puissance nucléaire, le Pakistan.

Certes, il convient de rester fidèle au souhait de rester près de la réalité et la Covid continue de rendre les voyages difficiles. Il convient donc de rester très prudents sur ce qui se passe dans une région du monde souvent mal connue.

 

Ne pas écrire sans vérifier

Des amis dignes de confiance dans divers pays de la région ainsi que des « think tanks » situés dans des pays dont le régime libéral garantit une certaine indépendance permettent d’écrire dans le respect du principe ne pas écrire ce qu’on ne peut vérifier.

On a ainsi confirmation que l’Inde de Narendra Modi mène, surtout depuis que celui-ci est devenu premier ministre en 2014, une politique de stigmatisation systématique des musulmans, l’hindutva, appuyée notamment sur le moine Yogi Adityanath, accentuant dans la « plus grande démocratie du monde » la promotion d’une culture et d’une religion, l’hindouisme avec le yoga qui nous fascine tous, contre des musulmans, pourtant officiellement 171  millions (recensement de 2011) en passe de faire de l’Inde le premier pays musulman, majoritairement sunnite, du monde en 2050. Et ce dans un pays dont la laïcité est inscrite dans la Constitution.

Entre Inde et Pakistan, un fossé mortel

Confrontée au Pakistan lui aussi sunnite, l’Inde l’est depuis leur naissance commune sur les décombres de l’Empire colonial britannique en 1947. Une guerre-éclair menée en 1971 a permis à l’Inde de séparer du Pakistan déjà coupé en deux en aidant à la création, à la place du Pakistan Oriental, du Bangladesh.

Le Pakistan s’est d’autant mieux remis de sa défaite qu’il a trouvé dans la Chine un allié utile mais pas inconditionnel, l’Islam sunnite chinois n’étant pas forcément soutenu par le Pakistan, qui par exemple n’a pas condamné la politique menée contre les Ouïghours par un pouvoir pékinois soucieux avant tout de protéger l’unité de son territoire en le peuplant de Han.

La religion est donc loin de constituer l’unique facteur d’explication de cet Orient dans lequel on voudrait, comme l’écrivait de Gaulle, « avoir des idées simples ».

En 2021, l'heure de l'affrontement ?

Que va-t-il donc se passer en 2021 entre ces trois pays où vit, selon les statistiques de l’ONU, près de 40% de l’humanité, sans compter les ricochets entrainés tout autour d’eux par des pays où la population est très nombreuse ?

Le mieux serait : rien ! On est heureusement  largement dans le théâtre d’ombres. L’auteur de ces lignes a assisté en touriste à la relève des drapeaux, présentée devant des centaines de spectateurs, à la frontière indo-pakistanaise du Penjab. Du grand spectacle, joué avec application par les deux armées qui se provoquaient par la posture et le regard.

Entre l’Inde et la Chine, c’est plus meurtrier. Les combats qui ont eu lieu mi-juin 2020 dans le Kashmir ont fait au moins 20 morts Indiens (la Chine garde le secret) victimes de torrents glacés à plus de 4000 m d’altitude. Et les deux pays ont continué à s’affronter jusqu’aux derniers jours de 2020.

 

Que vient faire le Pakistan dans cette galère ?

A la fois porte-drapeau de l’Islam majoritaire, allié des États-Unis qui cependant ont tué en 2011 Oussama Bin Laden sur son sol avant de le jeter prestement en mer et allié aussi de la Chine, le Pakistan utilise sa position géographique exceptionnelle -  limitrophe de l’Afghanistan, de la Chine et de l’Iran, tout proche des pays arabes du Golfe, seul pays musulman à disposer de la capacité nucléaire - pour  assurer tant bien que mal la stabilité d’un régime friand de coups d’état militaires, d’exécutions sommaires et de prolifération.

Avec la Chine, la relation d’abord anti-indienne n’a cessé de s’amplifier jusqu'à l’accord décidé en 2015 pour fournir à celle-ci un couloir la reliant au port de Gwadar sur l’Océan indien. Ce couloir, qui prend une place de choix dans la stratégie des Nouvelles routes de la soie (BRI), désenclavera l’extrême-Ouest de la PRC et fournira au Pakistan qui en a bien besoin des dizaines de milliers d’emplois et des milliards de dollars.

Or voilà qu’un think tank australien très respectable car généralement indépendant des pouvoirs publics, l’East Asia forum, vient de publier une étude pakistanaise universitaire (le CRSS d’Islamabad) selon laquelle le gouvernement indien serait à la manœuvre depuis une quinzaine d’années avec le groupe Srivastava pour répandre en Occident des « fake news » discréditant le Pakistan.

Réseaux d’influence l’un contre l’autre, il est impossible de savoir qui a raison, mais  en tout cas il serait prudent de ne pas s’engager au profit de l’un ou de l’autre. Notons que la France vend des armes à tout le monde quand elle le peut…

 

Nouvelles routes de la soie

Tout cela prêterait à sourire si une bonne partie de la géopolitique mettant en cause la Chine, ses Nouvelles routes de la soie, la guéguerre que lui fait discrètement la stratégie « indo-pacifique » chère au Japon depuis M.Abe ne concernait en fait un grand nombre de pays jusqu’en Europe, pour lesquels l’influence et l’argent chinois sont d’autant plus appréciés que les États-Unis sont empêtrés dans le trumpisme et que le terrible virus semble avoir été circonscrit par une politique chinoise sans faiblesse.

On  se gardera bien de conclure.  L'avenir du monde se joue peut-être à 4000 m d’altitude mais le plus probable, si ce n’est le plus souhaitable, reste une sorte de fragile statu quo qui sert celui qui a le plus le sens du temps, c'est-à-dire la Chine.

Yves Carmona,  Gavroche Thaïlande.com, le 11 janvier 2021


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