Blue Flower

 

Un musulman qui épouse une femme hindoue risque jusqu’à dix ans de prison.

 

Une manifestation contre les lois criminalisant les mariages interreligieux, à Bangalore, le 1er décembre 2020.

Une manifestation contre les lois criminalisant les mariages interreligieux, à Bangalore, le 1er décembre 2020. MANJUNATH KIRAN/AFP

 

Pinki, 22 ans, hindoue, et Rashid, 28 ans, musulman, s’étaient rencontrés dans l’Uttarakhand, dans le nord de l’Inde, en décembre 2019. Ils se sont mariés sept mois plus tard, contre l’avis de la famille de la jeune fille. Le 5 décembre, le couple a voulu faire enregistrer son union à Moradabad, en Uttar Pradesh. Là, ils ont été arrêtés par une dizaine d’hommes hindous prétendant qu’il s’agissait d’un cas de « love jihad ». Ils ont été menés à la police. Celle-ci affirme qu’elle a agi sur plainte de la mère de Pinki. La jeune femme a été retenue au poste de police, puis envoyée dans un foyer, tandis que Rashid a dû passer quatorze jours en prison, avec son frère. La jeune femme, qui était enceinte, a fait une fausse couche.

Deux jours plus tard, le 8 décembre, Haider Ali, 39 ans, a été arrêté par la police de Kushinagar, dans le même Etat, en pleine cérémonie de mariage avec Shabeela. Sans doute a-t-il été dénoncé par des hindous. Maintenu en garde à vue pendant une nuit, il a raconté avoir été battu pendant plusieurs heures par la police. Il n’a été libéré que parce que la famille a pu produire des preuves que sa femme était musulmane de naissance.

Dans l’Uttar Pradesh, il est désormais impossible, pour un homme musulman, d’épouser une hindoue. Une quinzaine d’arrestations ont été signalées depuis l’entrée en vigueur, le 28 novembre, d’une loi qui prévoit une peine de prison pouvant aller jusqu’à dix ans pour toute personne reconnue coupable d’avoir utilisé le mariage afin de forcer quelqu’un à changer de religion. Le texte stipule que, dans un mariage interconfessionnel, si l’un des partenaires souhaite embrasser une autre religion, il doit en informer par écrit le magistrat du district deux mois à l’avance.

Le gouvernement de l’Uttar Pradesh cible à la fois les conversions individuelles, passibles de un à cinq ans de prison, et les conversions collectives, passibles d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à dix ans, pour éviter comme dans le passé des conversions massives au christianisme ou au bouddhisme. Pour le chef du gouvernement de l’Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, il s’agit de combattre le love jihad, un terme inventé par les nationalistes hindous, qui prétendent que les musulmans épousent des femmes hindoues pour les convertir à l’islam. Cette théorie conspirationniste est apparue pour la première fois au Gujarat en 2007, et avait été au cœur des élections en Uttar Pradesh en 2014.

« Le love jihad renvoie à deux obsessions traditionnelles des nationalistes hindous : d’une part, un complexe d’infériorité physique vis-à-vis des musulmans, réputés mieux bâtis et plus virils que les hindous, et d’autre part la hantise du déclin démographique. Car les musulmans ayant séduit des femmes hindoues sont censés les convaincre de se convertir à l’islam », écrit Christophe Jaffrelot, spécialiste de l’Inde, dans son ouvrage L’Inde de Modi (Fayard, 2019).

Les organisations nationalistes tentent depuis des années d’empêcher les mariages interreligieux même lorsque les parents l’approuvent, mais c’est la première fois qu’un Etat donne une existence juridique au love jihad et l’exemple risque de faire tache d’huile. L’Haryana et le Madhya Pradesh, deux Etats dirigés par le Bharatiya Janata Party (BJP, au pouvoir au niveau national) ont décidé d’adopter une législation similaire contre les mariages interreligieux.

 

Plainte contre Netflix

Dans le Madhya Pradesh, des militants du BJP se sont engouffrés dans la brèche pour demander la censure de la série Un garçon convenable, diffusée sur Netflix, qui relate l’histoire d’amour contrariée entre une jeune femme hindoue et un jeune musulman dans les années 1950. Une plainte a été déposée contre deux cadres de Netflix en Inde, accusés d’avoir blessé des sentiments religieux avec des scènes de baisers devant un temple. Les plaignants exigent des excuses et la suppression des scènes choquantes qui, selon eux, « encouragent le djihad amoureux ».

En octobre, une publicité pour Tanishq, une marque de bijoux, mettant en scène une mariée hindoue célébrant la fête de Diwali avec sa belle-famille musulmane, avait dû être retirée après des actes de vandalisme et des appels au boycott de la marque.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 24 décembre 2020