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La présidente de la République, Bidhya Devi Bhandari, a entériné la décision du premier ministre et annoncé des législatives le 30 avril.

Des étudiants népalais protestent contre le premier ministre, Khadga Prasad Oli, après sa décision de dissoudre la Chambre, à Katmandu, le 20 décembre.

Des étudiants népalais protestent contre le premier ministre, Khadga Prasad Oli, après sa décision de dissoudre la Chambre, à Katmandu, le 20 décembre. Niranjan Shrestha / AP

 

Le Népal a plongé dans une nouvelle crise politique et institutionnelle, dimanche 20 décembre, avec la décision soudaine du premier ministre « KP » Sharma Oli de dissoudre la Chambre des députés. Alors qu’un groupe de 91 parlementaires appartenant à la branche maoïste du Parti communiste népalais, au pouvoir depuis bientôt trois ans, s’apprêtait à faire dissidence en déposant une motion de censure contre le gouvernement, le chef de l’exécutif, d’obédience marxiste, les a pris de court en début de matinée, en optant pour des élections anticipées. En milieu de journée, la présidente de la république, Bidhya Devi Bhandari, a entériné la dissolution en annonçant la convocation de législatives les 30 avril et 10 mai 2021.

« Le premier ministre « KP » Sharma Oli affrontait des problèmes persistants au sommet du parti au pouvoir. Face à une telle situation, la tradition démocratique veut que l’on redonne la parole au peuple pour lui demander un nouveau mandat », a expliqué Rajan Bhattarai, conseiller diplomatique de M. Oli. Aussitôt après, sept ministres maoïstes ont démissionné pour dénoncer une décision allant « contre le mandat du peuple et les principes politiques » du pays. Selon de nombreux dirigeants de l’opposition et plusieurs juristes de renom, le premier ministre n’a pas le droit de dissoudre ainsi la Chambre basse du Parlement.

« La nouvelle Constitution népalaise, promulguée en 2015, ne donne pas au chef du gouvernement le droit de dissolution, tant qu’existe la possibilité de formation d’un autre gouvernement. Une disposition spécifique a été introduite en ce sens dans la loi fondamentale pour garantir la stabilité politique du pays », a souligné l’avocat constitutionnaliste Bipin Adhikari. « C’est un coup d’Etat », a affirmé, pour sa part, son confrère Bhimarjun Acharya, fondateur de l’association Constitutional Lawyers Forum.

 

« Longues semaines de désordre »

Alors que des manifestations spontanées s’organisaient dans plusieurs villes, dont Katmandou, la capitale, M. Oli a demandé à l’armée et à la police de se tenir prêtes à intervenir, tandis que plusieurs formations politiques saisissaient la Cour suprême dès dimanche après-midi, dans l’espoir de maintenir la Chambre des députés en fonction. « Le destin du pays est maintenant entre les mains de la justice et il faut s’attendre à de longues semaines d’incertitude et de désordre », prédit le chercheur Subin Mulmi, juriste spécialisé dans la défense des droits de l’homme, basé à Katmandou.

C’est au printemps 2020 que le climat politique s’est dégradé entre les deux hommes forts du Népal, le premier ministre « KP » Sharma Oli et le président du Parti communiste népalais, Pushpa Kamal Dahal, surnommé « Prachanda »  (« le féroce ») pour avoir mené la guerre civile de 1996 à 2006 et fait tomber la monarchie deux ans plus tard, en 2008. Après le dernier scrutin législatif de novembre et décembre 2017 qu’ils avaient remporté ensemble haut la main, gagnant 174 sièges sur 275, l’un et l’autre étaient convenus quelques mois plus tard de fusionner leurs formations, le Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié) – le PCN (MLU) – et le Parti communiste unifié du Népal (maoïste), le PCN-M.

Il avait alors été décidé que M. Oli dirigerait le gouvernement pendant deux ans et demi, tandis que M. Dahal tiendrait les rênes du parti. Et que, ensuite, les rôles seraient intervertis pour la seconde moitié de la législature. « Entre-temps, il semble que Khadga Prasad Sharma Oli ait renoncé à cet accord tacite et commencé à prendre des décisions sans consulter les instances du parti. Le problème entre les deux hommes n’est pas idéologique, il porte sur la question de savoir si le Népal doit être un allié de la Chine ou continuer à être considéré par l’Inde comme son pré carré », analyse Subin Mulmi.

 

Accusation de « corruption et de népotisme »

A Katmandou, toute la classe politique garde en mémoire le blocus frontalier imposé par New Delhi entre septembre 2015 et février 2016, lorsque les Madhesis, des minorités d’origine indienne vivant dans le sud du Népal, manifestaient contre la Constitution fédérale fraîchement adoptée qui, d’après eux, ne reconnaissait pas leurs droits. Depuis, il est de notoriété publique que le cœur de M. Oli penche du côté chinois. Au printemps 2020, le premier ministre a accepté l’aide de Pékin dans la gestion de la crise sanitaire liée à l’arrivée du Covid-19 dans le petit pays himalayen. Si l’on en croit les chiffres de l’université américaine Johns Hopkins disponibles lundi 21 décembre, le Népal ne compte que 253 772 cas positifs cumulés depuis le début de l’épidémie, et seulement 1 788 morts, pour une population de 28 millions d’habitants.

Au mois de juin, M. Oli s’est attiré de nombreuses inimitiés en décidant de publier une nouvelle carte officielle du pays faisant apparaître sous souveraineté népalaise deux minuscules territoires frontaliers que l’Inde considère être siens depuis le XIXe siècle, l’un au nord-ouest du Népal, à la jonction avec la Chine, l’autre au sud, mitoyen de l’Etat indien du Bihar. Selon des sources internes au Parti communiste népalais, ces initiatives auraient fait perdre du terrain à la branche marxiste, pro-chinoise, au profit de la branche maoïste, pro- indienne, dans les instances de direction, le comité central et le secrétariat général notamment.

Depuis huit mois, M. Dahal reproche avec constance à M. Oli de ne pas consulter les organes du parti avant de prendre des décisions gouvernementales, et certains vont jusqu’à accuser M. Oli de « corruption et de népotisme ».«  KP » Sharma Oli a toutefois d’ores et déjà battu un record, celui de la longévité à la tête du pays, deux ans et dix mois. Depuis le passage de la monarchie à la République, il y a douze ans, le Népal a vu défiler dix premiers ministres, dont quatre seulement ont tenu plus d’un an.

Les turbulences déclenchées par la dissolution de la Chambre des députés inquiètent le monde des affaires. Selon le quotidien népalais Republica, le coût économique de cette affaire va être « énorme », avec un nouveau problème de financement de la dette publique et une chute des investissements étrangers. Pour l’année qui s’achève, la Banque asiatique de développement prévoit une croissance du produit intérieur brut limitée à 2,3 %, contre 7 % en 2019.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 21 décembre 2020