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Cette famille d'architectes bâtit des édifices religieux à travers l'Inde et le monde depuis plus de quatorze générations. Elle a été chargée du très controversé temple d'Ayodhya, qui sera érigé en l'honneur du dieu Ram sur les ruines d'une mosquée détruite dans la violence en 1992. Un projet explosif, emblématique de l'avènement du nationalisme hindou. Et une visite de chantier sous haute surveillance.

 

Le temple Kodeshwar Mahadev à Ahmedabad (Gujarat), l'une des réalisations des Sompura.

 

La cérémonie était attendue depuis des décennies. Le 5 août dernier, toutes les caméras de télévision d'Inde se braquent sur Ayodhya, dans l'Uttar Pradesh, pour marquer le début du chantier d'un temple hindou à la gloire du dieu Ram. La ville, d'ordinaire déjà sous haute sécurité, est en partie bouclée. Le long de la route qui mène au futur temple, toutes les façades ont été repeintes de jaune, dont on dit qu'il est la couleur favorite de Ram, le dieu guerrier et septième avatar de Vishnou. Pour poser la première pierre de ce temple qui empoisonne les relations communautaires depuis des décennies, le Premier ministre indien Narendra Modi a lui aussi revêtu une tunique jaune assortie d'une écharpe safran, symbole des nationalistes hindous.

Ashish Sompura, l'un des architectes du temple, figure parmi les quelque 200 invités triés sur le volet, pandémie oblige. Son père, C. B. Sompura, a dessiné de sa main les premiers croquis de l'édifice, sur papier... en 1989. À 76 ans, fatigué par le poids des années, le patriarche a suivi la cérémonie inaugurale depuis son poste de télé, dans la maison familiale d'Ahmedabad, dans le Gujarat, à plus de 1.000 kilomètres d'Ayodhya. « C'était remarquable », admire Ashish Sompura, choisi pour représenter la famille sur place. Les mots semblent d'abord lui manquer, mais son visage s'illumine soudain d'un sourire. Ses yeux se lèvent vers le ciel : « C'était un grand moment pour papa et pour notre famille. »

Un projet vieux de trente ans 

C. B. Sompura attend depuis plus de trente ans que ses esquisses prennent forme. Durant des décennies, hindous et musulmans se sont disputés le site de 1,1 hectare où se creusent désormais les fondations du temple. Selon certains groupes hindous, c'est à cet endroit précis qu'est né le dieu Ram. Après une longue et âpre bataille judiciaire, la Cour suprême indienne a autorisé en novembre 2019 la construction d'un temple en lieu et place d'une mosquée, détruite dans le sang par des milliers extrémistes hindous en 1992. « Quand le verdict a été rendu, nous avons ressenti une certaine satisfaction et un certain empressement », explique Ashish Sompura.

Durant toutes ces années, trois générations de Sompura ont planché sur ce projet hautement controversé : C. B. Sompura, ses deux fils Ashish et Nikhil, et l'un de ses petits-fils. Leurs traits trahissent leur filiation : visage rond, commissures tombantes. L'histoire de ces hommes, issus d'une longue lignée d'architectes de temples, se confond, elle aussi, avec la mythologie hindoue.

Les Sompura se considèrent comme des habitants de la Lune. Selon la légende, tout leur savoir et leur savoir-faire leur auraient été transmis par Vishwakarma, l'architecte divin de l'univers, dieu des artisans. Dans les faits, C. B. Sompura a tout appris de son père et de son grand-père qui avaient eux-mêmes été formés par leurs aïeux. Dans son petit bureau sans fenêtre, les portraits de ses maîtres lui font face. Les dieux du panthéon hindou et les défunts gardent toujours un œil sur le travail des vivants.

L'enseignement des dieux 

Pour empêcher le savoir-faire de la famille de sombrer un jour dans l'oubli, Prabhashankar Oghadbhai Sompura, le grand-père de C.B. Sompura, l'a rassemblé dans un ouvrage accessible au commun des mortels. Ou presque. « Le dieu Vishwakarma a enseigné à nos ancêtres les Shilpa Shastras, ces règles qui régissent la construction des temples et mon arrière-grand-père les a traduites », indique Ashish.

L'aïeul en question, un homme coiffé d'un élégant turban sur des photos noir et blanc, a traduit du sanskrit ces préceptes dans les années 1960. Cette bible de la construction des temples demeure précieusement rangée derrière une statuette de Ganesh, le dieu à la tête d'éléphant. « Tout y est écrit », assure Ashish.

« Il ne suffisait pas de comprendre le sanskrit car les textes étaient codés, il fallait avoir une connaissance approfondie de l'hindouisme », intervient presque à voix basse C. B. Sompura, installé confortablement dans sa chaise. Par exemple, nous confie-t-il, s'il était indiqué de « diviser une dimension par le soleil », il fallait comprendre « diviser par douze », car le dieu soleil possède douze noms différents. C'est ce même Prabhashankar Oghadbhai Sompura qui a construit le temple de Somnath dans le Gujarat, sur la côte ouest du pays, inauguré en 1951 par le premier président de l'Inde indépendante, Rajendra Prasad.

Au cours de sa vie, l'illustre architecte s'est vu récompenser par un Padma Shri, l'une des plus hautes distinctions civiles en Inde. La nouvelle génération, Ashish et son frère aîné Nikhil, a suivi des études d'ingénieurs. Mais pas question de déroger à la tradition. « L'architecture des temples coule dans nos veines », estime Ashish, le plus loquace de la fratrie. Depuis plus de quatorze générations, les Sompura suivent les mêmes préceptes. « Les bâtiments les plus à l'échelle, les plus symétriques et à la proportion parfaite sont les temples », poursuit Ashish, sous le regard de son père et de son fils Shishir, qui s'apprête à entamer des études... d'architecture.

Un milieu des affaires très religieux 

En Inde, le secteur de la construction des temples se porte bien. Rien que C. B. Sompura et ses fils ont fait sortir de terre plus de 150 édifices religieux, majoritairement sur le sous-continent, mais aussi au Royaume-Uni, aux Etats-Unis ou encore au Canada. Sur leur écran d'ordinateur, Ashish et Nikhil font défiler les photos de l'inauguration de leur dernier grand projet : un temple à Navi-Mumbai sur le campus de Reliance Industries, le conglomérat de l'homme le plus riche du pays, Mukesh Ambani.

Sur ces clichés pris au smartphone, on aperçoit Neeta Ambani, l'épouse de Mukesh et leur plus jeune fils, Anant, affublé d'une kurta rouge vif aux contours flous. Les Sompura ont également imaginé le temple personnel de ces milliardaires qui vivent dans une tour extravagante de 27 étages en plein cœur de Mumbai. « Nous travaillons pour de nombreux industriels, relève Ashish. Le milieu des affaires indien demeure très religieux et lorsque certains construisent une usine ou un quartier ouvrier, ils font généralement bâtir un temple. » Leurs tarifs restent secrètement gardés.

C'est d'ailleurs par le biais d'une grande famille d'industriels que le projet d'Ayodhya tombe entre les mains de C. B. Sompura à la fin des années 1980. Les Birla, à l'origine de la construction de nombreux temples, auraient suggéré le nom de leurs propres architectes, les Sompura. Le puissant patron du Vishva Hindu Parishad (VHP, organisation hindoue universelle) de l'époque, Ashok Singhal, prend alors contact avec C.B. Sompura. Le VHP, à l'origine de la campagne d'agitation pour la construction du temple de Ram, appartient à la nébuleuse du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, association des volontaires nationaux), un groupe paramilitaire, matrice de l'hindouisme politique dont est issu Narendra Modi.

L'hindouisme radical à la manœuvre 

Nous sommes en 1989 et les nationalistes hindous siègent dans l'opposition. Ils font d'Ayodhya un thème majeur de leur campagne pour les législatives. Leur stratégie consiste à polariser l'électorat selon des lignes religieuses, en alimentant la campagne d'agitation autour d'Ayodhya. Le Bharatiya Janata Party (BJP), parti politique actuellement au pouvoir, s'associe donc étroitement au VHP.

Les deux organisations revendiquent la reconstruction d'un temple qui se serait autrefois trouvé sur le lieu de naissance supposé du très populaire dieu Ram. Selon la version des nationalistes hindous, l'édifice aurait été remplacé par une mosquée au XVIe siècle, après l'accession au pouvoir de Babur, le premier empereur musulman de la dynastie moghole. Ayodhya devient le cheval de bataille de l'hindouisme radical.

Les Sompura, eux, ne font pas de politique. « Construire des temples, c'est notre métier, nous le faisons de façon professionnelle, comme nous le ferions pour une mosquée », affirme Ashish Sompura. Lorsque C. B. Sompura se rend pour la première fois à Ayodhya en 1989, il a néanmoins conscience des fortes tensions qui règnent entre hindous et musulmans. Pour prendre les mesures du terrain sur lequel se dresse encore la mosquée de Babri, C. B. Sompura entre seul, tel un pèlerin, dans l'enceinte du site sous haute sécurité. Il lui faut être discret car une étincelle suffirait pour que la situation s'embrase. C. B. Sompura, qui peine aujourd'hui à se déplacer seul, prend alors toutes les dimensions avec ses pieds, comptant chacun de ses pas.

De violentes émeutes 

« Ashok Singhal lui a demandé de présenter plusieurs créations, comme si la mosquée n'existait pas », raconte Ashish qui connaît par cœur l'histoire de son père. En 1992, un premier modèle réduit du temple est présenté au public et aux saints qui l'approuvent. Le Premier ministre de l'époque, P.V. Narasimha Rao, issu des rangs du Congrès, téléphone personnellement à C. B. Sompura pour lui demander de dessiner une autre version du temple qui inclurait la mosquée. Ce qu'il fait : une maquette fait jouxter le temple et les dômes de la mosquée. « Le VHP n'en voulait pas, la mosquée devait disparaître », affirme Ashish Sompura.

La campagne d'agitation politique atteint son point culminant le 6 décembre de la même année. Ce jour-là, quelque 200.000 extrémistes hindous détruisent la mosquée de Babri : à mains nues mais aussi à coups de marteau, plusieurs heures durant, jusqu'à ce que les trois dômes s'effondrent. « Tant de monde s'était rassemblé à Ayodhya, nous ne pouvions plus sortir de chez nous, nous n'avons rien pu faire », se souvient Iqbal Ansari, un témoin, qui était partie civile dans le dossier sur la répartition du terrain du lieu saint. Au même titre que le dieu Ram lui-même, sous sa forme d'enfant.

La maison familiale dans laquelle Iqbal Ansari vit toujours se trouvait à quelques centaines de mètres de la mosquée. Sur le mur du salon : un grand photomontage de la mosquée de Babri et du visage de son défunt père, un notable musulman de la ville. « Le 6 décembre 1992, après 17 heures des émeutes ont débuté à Ayodhya, nous nous sommes réfugiés avec ma famille dans la ville voisine de Faizabad », se souvient Iqbal Ansari. Plus de 2.000 personnes sont mortes à travers le pays dans les violences intercommunautaires qui ont suivi la destruction de la mosquée de Babri.

« Tous les moyens sont bons » 

« Ayodhya n'a jamais été une question historique ou archéologique mais elle fait partie des nombreux axes utilisés par le RSS pour établir un Etat majoritairement hindou en Inde », estime Supriya Varma, archéologue et professeure à l'université Jawaharlal Nehru de New Delhi. Pour l'intellectuelle, il s'agissait d'envoyer un message, de « remettre à sa place » la minorité musulmane du pays qui représente 14 % de la population, soit près de 200 millions personnes. « En politique, particulièrement en Inde, tous les moyens sont bons, que ce soit l'histoire, l'archéologie ou la mythologie, pour amasser des votes auprès d'un public désinformé », fustige Supriya Varma.

La funeste stratégie fut payante pour les pyromanes : le BJP, qui ne détenait que deux sièges de députés à la chambre basse du Parlement en 1984, en obtient 116 en 2009. Aujourd'hui, les nationalistes hindous dominent largement la Lok Sabha avec 303 députés. En 2019, quand la Cour suprême autorise la construction du temple hindou sur le site polémique, leur victoire est éclatante. Les musulmans sont relégués sur un autre terrain pour y bâtir une nouvelle mosquée, à des dizaines de kilomètres d'Ayodhya.

Un jugement controversé 

Enfin, le 30 septembre dernier, un tribunal spécial acquitte tous les accusés poursuivis pour avoir incité à la destruction de la mosquée de Babri. « C'est une parodie de justice, la destruction de la mosquée a eu lieu devant des caméras de télévision, à la vue de tous, s'indigne Dhirendra Jha, analyste politique spécialiste du nationalisme hindou. Si Gandhi avait été assassiné dans l'Inde d'aujourd'hui, le coupable, Nathuram Godse, aurait été acquitté. »

Aujourd'hui, à Ayodhya, les dévots parcourent des centaines de kilomètres pour admirer des morceaux éparpillés du futur temple. L'édifice, dont la hauteur atteindra les 50 mètres, ne sera terminé que d'ici trois ou quatre ans. Il devrait coûter entre 3 et 5 milliards de roupies (entre 34 et 56 millions d'euros).

On ne connaît pas encore précisément le coût final car de nouvelles sculptures ont été ajoutées et tout n'a pas été budgétisé, comme l'éclairage extérieur... Ashish et Nikhil Sompura font pivoter une représentation 3D du bâtiment sur leur ordinateur. Dans un style Nagara, propre à l'Inde du Nord, le temple sera deux fois plus grand qu'initialement prévu. À la base de la structure, de plus de 3 mètres de haut, des fresques dépeignant la vie de Ram seront taillées dans la pierre.

Pèlerinage sur le chantier 

Certaines colonnes, déjà sculptées, sont entreposées depuis les années 1990 dans un endroit devenu lui aussi lieu de pèlerinage : le Sri Ram Janmabhoomi Nyas Karyashala. Certains de ces bas-reliefs ont tant souffert des affres du temps qu'ils doivent déjà être nettoyés. Parmi les matériaux qui serviront à la construction du futur temple figurent des briques de la mosquée détruite, ultime symbole de la victoire des extrémistes. Les fanatiques hindous morts dans le mouvement d'Ayodhya, érigés en martyrs, auront leur mémorial dans l'enceinte du futur complexe.

« Je serai fier quand le temple sera construit », lance Raja Ram, un dévot venu de l'Etat voisin du Bihar. Le crâne rasé, il déambule parmi les blocs de pierre. Il affirme avoir participé à la destruction de la mosquée de Babri en 1992. « J'étais prêt à donner ma vie pour que nous reprenions notre temple », affirme-t-il sans l'ombre d'un regret, dans un sourire laissant apparaître ses dents du bonheur.

Un message glaçant 

Non loin de là, le site du futur temple est toujours gardé par de nombreux policiers. Il est impossible de photographier les alentours du lieu où trône la petite idole de Ram. « Pendant toutes ces années, le dieu Ram a souffert de la chaleur et du froid, enfin il aura son temple », se réjouit Acharya Satyendra Das, le principal prêtre. Sa longue barbe blanche et son âge avancé contrastent avec la naïveté de ses paroles. « Les hindous ont repris ce qui leur appartenait et ils ont sacrifié leur vie en représailles à ce qu'a fait Babur en 1528 en construisant une mosquée », clarifie dans son langage de haine Sharad Sharma, le porte-parole du VHP d'Ayodhya.

Le message est glaçant. À l'instar de celui envoyé par le Premier ministre indien Narendra Modi, le 5 août dernier, lors de la pose de la première pierre du temple. « L'Inde est un Etat laïc et le Premier ministre n'a rien à faire à une cérémonie religieuse », regrette Dhirendra Jha. La date de l'événement n'a d'ailleurs pas été choisie au hasard : elle correspond au premier anniversaire de la révocation de l'autonomie constitutionnelle du Cachemire indien, seule région à majorité musulmane. Une autre ancienne promesse des nationalistes hindous qui a contribué à les porter au pouvoir en 2014.

« Le BJP veut faire du 5 août la nouvelle fête de l'indépendance, le jour où l'Inde s'est libérée des musulmans », prévient Dhirendra Jha. Une sorte de glorification du nationalisme hindou. L'actuelle fête nationale, le 15 août, marque l'anniversaire de la libération de l'Inde des colons britanniques et célèbre l'idée d'une nation laïque et multiconfessionnelle. Jusqu'à quand ?

Carole Dieterich, Les Échos.fr le 4 décembre 2020