Blue Flower

 

Le chantier phare du Premier ministre nationaliste hindou, Narendra Modi, s’alimente illégalement en grès rose dans une carrière située au cœur d’une zone forestière protégée du Rajasthan.

 

La construction du temple hindou d’Ayodhya a des conséquences inattendues en Inde. Un an après le feu vert donné par la Cour suprême à l’érection d’un vaste lieu cultuel là où se dressait depuis le Moyen Âge une mosquée – jusqu’à ce que des fanatiques hindous la démolissent en 1992 –, les travaux vont bon train dans la petite ville sainte de l’Uttar Pradesh, dans la vallée du Gange. “À l’origine, le nouvel édifice devait être doté d’un seul étage”, rappelle India Today, mais la portée politique du lieu est telle que le projet compte aujourd’hui “trois niveaux, portant à 600000 pieds cubes (près de 17000 m3) le volume de pierre” nécessaire.

 “Il s’agit de grès rose, dont environ 2800 m3 avaient déjà été extraits ces dernières années d’une carrière située dans le Rajasthan”, raconte l’hebdomadaire. Seulement voilà : le site se trouve “dans une zone de 20600 hectares, comprenant la forêt de Bansi Paharpur et la réserve de Bandh Baretha, protégées par la loi”.

Les constructeurs du temple ont récemment pris conscience “qu’ils étaient dans l’illégalité”. Résultat, sous la pression du gouvernement fédéral, les autorités du Rajasthan ont été aimablement invitées à “déclassifier une partie de la zone en question, 646 hectares indispensables à l’approvisionnement” du chantier d’Ayodhya en matière première. Les gardes forestiers du district concerné, près de la ville de Bharatpur, située non loin d’Agra, la cité du Taj Mahal, “n’ont pas le souvenir qu’aucune terre de quelque réserve que ce soit en Inde ait été déclassée depuis l’entrée en vigueur de la loi sur la protection de la vie sauvage, en 1972”.

Il y a donc fort à parier que le dossier “va faire l’objet d’un examen minutieux de la part de la justice et des militants écologistes”, estime India Today. Il revient au service des mines d’engager la procédure auprès du ministère de l’Environnement, des Forêts et du Changement climatique, “auquel il faudra verser 6 lakhs (600000 roupies, soit 6800 euros) par hectare” désiré.

En posant la première pierre du temple d’Ayodhya le 5 août dernier, le Premier ministre, Narendra Modi, ignorait sans doute que sa propre administration avait “interdit, en mai 2019, toute activité dans un rayon d’un kilomètre” autour des limites de cette réserve du Rajasthan. Pour autant, des entreprises de terrassement “continuent d’abattre des arbres dans la région pour en extraire des pierres, moyennant le paiement de pots-de-vin”. Entre avril 2017 et mars 2020, indique le magazine, “une centaine de contrevenants ont été repérés par l’administration et ont fait l’objet de poursuites”.

Les promoteurs du temple n’ont pas encore gagné la partie. Au début de septembre, le gouvernement du Rajasthan, dirigé par l’opposition, a fait “saisir 25 camions qui emportaient du grès rose sans autorisation” à Ayodhya pour le compte du Vishva Hindu Parishad, organisation hindoue radicale qui réclamait la construction du temple depuis plusieurs décennies. “Ironie de l’histoire, l’édifice doit être consacré à Rama”, un personnage mythologique connu pour avoir été un ami de la nature et pour avoir “séjourné quatorze ans dans les forêts vierges de l’Inde”, au cinquième siècle avant notre ère.

 

IndiaToday ( New Delhi), le 27 novembre 2020-12-03

In Courrier International.com  le 3 décembre 2020