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La flambée du Covid-19 dans la capitale indienne a été aggravée par Divali, la grande fête annuelle hindoue

 

La situation sanitaire à New Delhi continue de se dégrader. Le nombre de cas de Covid-19 a explosé dans la capitale indienne depuis plusieurs semaines, aggravé comme attendu à l’occasion de Divali, la grande fête annuelle des hindous qui a eu lieu le 14 novembre, avec – officiellement – une moyenne de 7 000 infections et une centaine de morts par jour. Dimanche 22 novembre, 6 746 nouveaux cas et 121 décès ont été rapportés.

C’est désormais la ville la plus affectée du pays, qui a, lui, franchi, le 20 novembre, le seuil des neuf millions de contaminations. Le gouvernement de la mégapole, dirigé par le centriste Arvind Kejriwal, qui passe du chaud au froid, du déni à l’action, a ordonné, le 19 novembre, aux hôpitaux privés de réserver 80 % de leurs lits de soins intensifs et 60 % des lits normaux aux patients atteints du Covid-19. Les étudiants en quatrième et cinquième année de médecine ont été appelés en renfort. Les opérations non urgentes doivent être reportées.

Les hôpitaux privés s’étaient opposés à cette mesure, arguant qu’ils avaient besoin de ces lits de soins intensifs pour les malades du cancer, les transplantations de rein et de foie, les accidents cérébrovasculaires et cardiaques. Mais il y a désormais urgence, car les patients graves atteints du Covid-19 ne peuvent plus être accueillis dans des conditions satisfaisantes et doivent parfois attendre plusieurs jours pour être pris en charge. Les hôpitaux publics ont presque atteint la saturation. Ainsi, à New Delhi, plus de 90 % des lits en soins intensifs équipés de respirateurs sont occupés. Des familles en détresse ont lancé des appels sur les réseaux sociaux, interpellant Arvind Kejriwal, pour trouver un lit disponible.

Ce dernier a demandé à tous les districts de doubler le nombre de centres de dépistage de Covid-19. Actuellement, la ville, qui compte 21 millions d’habitants, effectue entre 50 000 et 60 000 tests par jour, mais les experts alertent régulièrement sur le manque de fiabilité des tests antigéniques généralisés depuis quelques semaines. Selon eux, cette technique de dépistage rapide et peu coûteuse laisse passer jusqu’à la moitié des personnes positives. L’ampleur de l’épidémie reste ainsi sous-estimée dans la capitale, mais aussi à l’échelle du pays. Mi-novembre, le ministre de l’intérieur, Amit Shah, proche de Narendra Modi, le premier ministre, a demandé aux autorités de Delhi d’améliorer le diagnostic en privilégiant les tests PCR.

Autres mesures : le nombre de convives dans les mariages a été abaissé de 200 à 50 personnes ; le non-port du masque sera passible d’une amende de 2 000 roupies (23 euros) ; un crachat dans la rue ou le non-respect de la distanciation sociale, de 500 roupies. Les Indiens ont l’habitude de mastiquer du pan masala, un mélange de tabac et de noix de bétel, puis de cracher un liquide rouge par terre. Des policiers opèrent depuis le début de la semaine aux abords des routes, arrêtant les voitures dont les passagers ne respectent pas le port du masque. Dans la rue, beaucoup d’habitants continuent à porter des protections de manière aléatoire, notamment dans les quartiers pauvres, qui comptent des milliers de sans-logis.

« Troisième vague »

Dimanche, Arvind Kejriwal a ordonné la fermeture de deux marchés informels dans l’ouest de la ville, où les gens se sont massés sans protection, pour acheter vêtements d’hiver et couvertures, le mercure est descendu sous 7 °C la nuit dans la capitale. Au même moment, rattrapés par la réalité de l’épidémie, les membres de son gouvernement et de son parti se sont lancés dans une campagne active de distribution gratuite de masques dans toute la ville, avec un slogan, « Il n’y a pas de médicament contre le coronavirus. La seule manière de se protéger est de porter un masque. » La majorité des Delhiites n’ont pas d’argent pour s’en offrir et se protègent avec un simple tissu noué sur le visage.

La dégradation de la situation sanitaire était attendue, car, en préparation de Divali, les Delhiites se sont bousculés sur les marchés pour acheter bougies, lampes à huile et présents pour la famille, sans aucune distanciation sociale. Malgré la catastrophe prévisible, le chef du gouvernement de Delhi, Arvind Kejriwal, s’était refusé à prendre des mesures de restriction ou de confinement, soutenant que la « troisième vague » de l’épidémie était due à la forte pollution de l’air hivernale et que la situation serait « sous contrôle »dans les sept à dix jours.

Depuis l’été, après un confinement extrêmement strict imposé dans tout le pays par le gouvernement central de Narendra Modi, le 25 mars, la capitale indienne vit comme si le virus n’existait plus. Pour tenter de relancer l’économie et sauver les commerces qui ont résisté aux deux mois d’inactivité, toutes les contraintes ont été graduellement levées, en dehors de la fermeture des écoles. Les métros, les salles de cinéma, les restaurants, les magasins, les bureaux, les usines, les chantiers ont rouvert et la saison des festivités religieuses et des mariages bat son plein.

Le gouvernement de Delhi s’est finalement décidé à agir, jeudi, sous pression de la justice. Lors d’une audience, la Haute Cour de justice s’est livrée à un sévère réquisitoire contre Arvind Kejriwal, lui demandant s’il pouvait expliquer aux familles des victimes son inaction, alors que les cas se multipliaient dans la capitale. « Pourquoi avez-vous attendu dix-huit jours pour prendre une décision ? Savez-vous combien de vies ont été perdues pendant cette période ? Pouvez-vous l’expliquer à ceux qui ont perdu leurs proches ? », ont interrogé les magistrats.

Le 11 novembre, les juges avaient déjà enjoint à Arvind Kejriwal de prendre des mesures pour enrayer la progression de l’épidémie, condamnant sa décision d’ouvrir la plupart des activités commerciales et d’assouplir les normes de déplacement et de rassemblement du public. Les magistrats avaient exigé du gouvernement régional un rapport d’étape. Le constat de la Haute Cour de justice est effrayant : les crématoires « débordent » et « les bûchers funéraires brûlent toute la nuit ».

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 23 novembre 2020.