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ACTUALITE STRATEGIQUE en ASIE

Posture agressive et rhétorique guerrière dans la péninsule coréenne, détérioration inexorable du théâtre de crise afghan, vives inquiétudes quant à la situation interne du Pakistan, la démocratique Union indienne entre enhardissement des combattants maoïstes et recrudescence de la tension au Jammu et Cachemire, grèves à répétition … dans « l’atelier du monde » chinois (!), l’Asie décoche à l’orée de l’été 2010 une salve de signaux disparates, pour certains fort préoccupants (cf. Corée du nord ; Afghanistan), qu’il s’agira d’aborder succinctement dans le décryptage ci-après, entre inquiétude (Pakistan) et étonnement (Chine).

 

La péninsule coréenne dans l’oeil du cyclone.

Un trimestre après l’incident le plus grave ayant mis aux prises ces dernières décennies les forces armées du nord et du sud (cf. naufrage de la corvette sud-coréenne Cheonan et ses 46 membres d’équipage le 26 mars 2010), la tension reste pour le moins vive de part et d’autre du 38eme parallèle. Depuis la conclusion de l’enquête internationale sur les causes de cet incident et l’implication avérée de Pyongyang, Séoul l’outragée n’a de cesse de forger un consensus international pour condamner cette agression. L’ONU, Tokyo, Washington, Londres ou Paris se sont jointes au chorus des récriminations à l’endroit de l’imprédictible et ombrageux régime du Cher Dirigeant Kim Jong-il, soutenant Séoul dans sa démarche. Coutumière des volées de pénalités internationales, Pyongyang se voit donc appliquer une énième strate de sanctions, laquelle emportera probablement davantage de conséquences et de douleurs pour le citoyen nord-coréen (cf. la cessation des échanges commerciaux intercoréens) que pour ses inoxydables autorités. Toute à sa colère et au déni d’une quelconque implication dans le naufrage du Cheonan (« Un complot associant Séoul et Washington » selon la Corée du nord), Pyongyang clame son innocence à qui veut bien l’entendre - il n’y a guère foule… - et, à défaut d’être écoutée, joue parallèlement de son registre de menaces, promettant au voisin méridional de la foudre et des cendres, à peine moins en direction des Etats-Unis. Il y a jusqu’à Pékin, son ultime - mais un brin échaudé — parapluie diplomatique et bouée de secours humanitaroéconomique, qui se montre embarrassé par ce nouvel aventurisme militaire de « l’allié » nord-coréen, frisant l’irresponsabilité et le seuil du conflit. Vexée et meurtrie, Séoul a affiché son courroux, étalé la grande solidarité des Américains sur le dossier, … mais également mis en lumière les limites des rétorsions applicables au bouillonnant sujet du nord, une réplique trop directe, trop brutale pouvant déboucher sur une nouvelle provocation aux dimensions considérables (cf. nouvel essai nucléaire, accrochages à la frontière, manoeuvres à grande échelle, etc.).

 

A un an du début du retrait américain, l’Afghanistan à vaux l’eau.

Si la Maison- Blanche et le Pentagone n’ont pas d’ici-là modifié leur projet, dans tout juste un an, les troupes américaines commenceront à quitter le sol afghan, une décennie tout juste après s’y être aventurées. Une perspective que l’on a pourtant peine à envisager sereinement dans les derniers jours de juin 2010, face à l’évidence d’une situation sécuritaire intérieure qui ne cesse de se dégrader, ainsi qu’en attestent les tristes bilans comptables établis par l’ONU pour les 4 premiers mois de l’année 2010 ; des ordres de grandeur à glacer le sang : depuis le début de cette année, le nombre des attentats-suicides a tout simplement … triplé (1 cas tous les deux jours) par rapport à 2009, une année pourtant déjà dense… Sur le terrain, les spécialistes relèvent le niveau de sophistication croissant de ces attentats. De même, le recours aux meurtriers I.E.D (bombes artisanales), généralement placés au bord des routes, a encore cru d’une manière spectaculaire : + 94% sur un an, toujours d’après les responsables onusiens. Les assassinats visant les personnes coopérant avec les autorités sont devenus quotidiens. Des tendances guère encourageantes qui en disent long à la fois sur les capacités de plus en plus étendues des insurgés, talibans et autres, ainsi que sur les limites de l’action et de l’autorité du gouvernement et des 146 000 soldats étrangers encadrant, cahin-caha et avec des certitudes désormais ébranlées, le programme d’un chef de l’Etat afghan (H. Karzai) faisant plus débat que l’unanimité, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Se profilent pourtant, dans les mois à venir, des rendez-vous majeurs, tels cette opération militaire de grande ampleur visant à soustraire Kandahar (2eme ville du pays ; berceau historique des talibans…) au joug taliban et des élections législatives en septembre.

 

Prospective : pour ce qui a trait à la complexe et bigarrée région Asie-Pacifique, sans surprendre l’observateur, la période estivale à venir devrait consacrer l’Afghanistan et la péninsule coréenne comme les deux principaux dossiers crisogènes à suivre, l’un et l’autre étant susceptible de revenir à intervalles réguliers sur le devant de la scène médiatique régionale. Alors que l’OTAN et Kaboul annoncent sur la pointe des pieds le lancement « prochain » d’une grande offensive militaire visant à reprendre Kandahar des mains des obscurantistes talibans, Pyongyang l’irascible promet à la proche Séoul et à la lointaine Amérique des enfers nucléaires et des désolations sans fin si d’aventure le régime venait à payer trop durement le prix du dernier incident naval intercoréen survenu au printemps dernier en mer Jaune. Ces « joyeusetés » et menaces diverses mises en lumière, on en viendrait presque à oublier que le Pakistan se trouve au premier jour de l’été 2010 dans une situation d’extrême fébrilité et que l’Inde voisine croise le fer, presque timidement, avec une insurrection maoïste violente et déterminée.

 

Le Pakistan, un pays ployant sous les maux… chaque jour plus nombreux.

Des talibans pakistanais (cf. Tehrik-e-Taliban Pakistan ; TTP) de plus en plus intrépides et que peinent à mettre en déroute des forces armées gouvernementales pourtant autrement plus nombreuses (cf. opérations en 2009 et 2010 dans la vallée de Swat et dans les zones tribales du sud-Waziristan) et mieux équipées, une armée qui se fait tirer l’oreille par son mentor (et créancier) américain pour poursuivre les opérations militaires dans les nouveaux espaces de repli des fondamentalistes et autres terroristes (cf. nord-Waziristan), un scenario de plus en plus sombre qui se dessine sur le flanc occidental (cf. Afghanistan), Karachi la mégalopole du sud aux 18 millions d’habitants en proie ces dernières semaines à un préoccupant nouvel accès de fièvre interconfessionnelle (plusieurs dizaines de victimes), des relations qui demeurent crispées avec le voisin indien (malgré une rencontre prévue le 24 juin entre diplomates indiens et pakistanais), les raisons de s’inquiéter de l’évolution de ce pays aux capacités nucléaires fourmillent, les sujets de consternation abondent. Un panorama général d’une évidente fébrilité qui pourtant ne parait pas remuer outre mesure l’establishment civil, enferré dans de stériles querelles intestines, moins encore semble-t-il la puissante institution militaire qui demeure, au-delà des apparences, en prise directe avec la gestion des affaires nationales et farouchement déterminée à conserver ce « privilège ».

 

Péril maoïste et tension au Cachemire : l’Inde sous pression.

En dépit de perspectives économiques une nouvelle fois très satisfaisantes (prévisions de croissance autour de 7% en 2010-2011) et d’une reconnaissance internationale chaque jour plus marquée, l’émergente et ambitieuse nation indienne demeure malgré tout confrontée, au seuil de l’été, avec de vieux démons. Si la situation locale demeure encore loin des pires moments vécus deux décennies plus tôt, force est cependant de noter la tension renaissante au Jammu et Cachemire, la multiplication ces derniers mois des incidents, des manifestations et des grèves générales, à l’instar des événements observés ces jours derniers dans la capitale d’été Srinagar. Longtemps « protégé » par un cessez-le-feu en vigueur depuis 2003 des deux côtés de la Line of Control (LoC) délimitant parties indienne (orange sur la carte) et pakistanaise du Cachemire ainsi que par le bénéfice d’un « dialogue composite » indo-pakistanais ayant fait ses preuves de 2004 aux attentats de Bombay (fin 2008), le dossier cachemiri semble en passe de revenir sur le devant de la scène politique et sécuritaire. Une place qu’occupe actuellement la question maoïste, devenue officiellement ces dernières années la « menace n° 1 sur la sécurité nationale » (cf. dixit le 1er ministre M. Singh). Présents dans une vingtaine d’Etats de l’Union indienne (sur 28…), ces combattants maoïstes doivent désormais compter avec l’engagement de moyens gouvernementaux plus lourds (cf. opération Green Hunt initiée en nov. 2009 dans cinq Etats du « corridor rouge », voir carte ci-contre). Les pertes enregistrées ces derniers mois par les forces de police ou paramilitaires face à ces insurgés laissent à penser que cette complexe entreprise contre-insurrectionnelle dépassera de beau c oup les contours de l’été 2010 et que de futurs revers ne sont hélas pas à exclure.

L’atelier du monde face à la grève.

 On ne saurait bien entendu associer dans un même niveau de tourment les crises afghane, intercoréenne ou pakistanaise décrites plus haut et celle, infiniment moins grave, non meurtrière mais si atypique touchant ces dernières semaines la Chine méridionale : la montée du mécontentement social, la multiplication inédite des revendications salariales, les demandes au grand jour d’amélioration des conditions de travail et… des cas de grèves, à l’image de ces employés de l’usine Honda fin mai ou de leurs collègues de Foxconn, obtenant par ces démonstrations de « force » douce de substantielles contreparties financières (augmentation de salaire de 30 à 70% !) faisant rêver ici bas...

 

Olivier GUILLARD, Directeur de recherches à l’IRIS, Associé Crisis Consulting

La Lettre d’information de l’Iris n° 346, mercredi 7 juillet 2010.