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Quinze pays d’Asie et du Pacifique viennent de signer un accord commercial présenté comme une “victoire du multilatéralisme”, mais qui consolide l’hégémonie de Pékin.

 

Le processus aura été aussi long que le nom est ingrat. Mais les 15 pays d’Asie qui, ce 15 novembre, ont signé le Partenariat régional économique global (RCEP, Regional Comprehensive Economic Partnership) à l’occasion d’une cérémonie virtuelle organisée depuis Hanoï peuvent se targuer d’avoir battu plusieurs records.

Le RCEP est en effet le plus vaste accord commercial multilatéral du monde – il aurait pesé plus lourd encore si l’Inde ne s’en était pas retirée il y a un an. Et après huit années à “négocier dans le sang, la sueur et les larmes”, selon l’expression du ministre du Commerce de la Malaisie, Mohamed Azmin Ali, c’est une victoire pour la coopération régionale alors même que l’épidémie de Covid-19 ravage l’économie mondiale. Néanmoins, la portée de cette victoire suscite des analyses contrastées. Pour certains, le RCEP n’est guère plus qu’un accord symbolique. Pour d’autres, c’est un jalon décisif dans la construction d’un nouvel ordre mondial marqué par la domination de la Chine sur toute l’Asie.

La vérité est dans la nuance. Le RCEP n’annonce certainement pas une libéralisation spectaculaire du commerce en Asie. Il repose à l’origine sur une volonté de rationalisation : rassembler, sous un traité global, plusieurs accords de libre-échange passés entre les 10 membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) et divers autres pays de la zone Asie-Pacifique – Australie, Chine, Japon, Nouvelle-Zélande et Corée du Sud.

Le RCEP recoupe un autre grand traité commercial régional, le Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP, ou selon son sigle français PTPGP, pour Partenariat transpacifique global et progressiste). Signé en 2018 par 11 pays, ce texte d’abord appelé Partenariat transpacifique (TPP) devait inclure les États-Unis, jusqu’à ce que Donald Trump, à peine arrivé à la présidence, ne décide d’en retirer son pays.

Quand les deux accords étaient en négociation, les Américains se plaisaient à dénigrer le RCEP, présenté comme un pacte médiocre, pensé pour le XXe siècle, focalisé sur les barrières douanières et des mesures de libéralisation rudimentaires, quand le TPP voyait plus grand, englobait des enjeux comme l’environnement ou le droit du travail et prévoyait des règles pour les entreprises publiques.

Certes, le RCEP est moins ambitieux : c’est souvent le cas quand un accord réunit des pays très riches (le Japon et Singapour) et des pays très pauvres (le Laos et la Birmanie). Ce traité éradique, à en croire une estimation, quelque 90 % des barrières douanières, mais sur une période limitée à vingt ans à compter de son entrée en vigueur (qui n’aura lieu qu’une fois le texte ratifié par chacun des 15 pays signataires).

Cependant, ce Partenariat régional économique global est une vraie avancée, en ceci qu’il vient harmoniser différentes dispositions sur les règles fixées par les divers accords existants au sein de l’Asean, et qu’il définit des règles d’envergure régionale de sorte que les biens intermédiaires [entrant dans la production d’autres biens] peuvent provenir de n’importe lequel des 15 membres. Sur ce point, les retombées économiques attendues sont immenses. Selon une étude du Peterson Institute for International Economics conduite par Peter Petri et Michael Plummer, certaines projections lui attribuent à l’horizon 2030 une progression du PIB mondial de 186 milliards de dollars par an (contre 147 milliards pour le CPTPP). Les gains seraient particulièrement importants pour la Chine, le Japon et la Corée du Sud.

Et la Chine devrait y gagner sur d’autres terrains aussi. Ayant rejoint son premier accord commercial multilatéral, Pékin peut se targuer d’un engagement fort en faveur du libre-échange, alors même que les États-Unis sont plutôt en retrait dans la région, et à ce jour en pleine guerre commerciale avec le géant asiatique. Le Premier ministre chinois, Li Keqiang, s’est félicité de la signature du RCEP, qu’il a qualifié de“victoire du multilatéralisme et du libre-échange” et même, dans une envolée lyrique, de “rayon de soleil et d’espoir dans un ciel plombé”.

Le RCEP ne manquera pas d’accentuer la réorientation des échanges chinois au profit de l’Asie. Le schéma classique – celui des chaînes d’approvisionnement alimentant des usines dispersées dans plusieurs pays d’Asie et produisant des biens destinés à l’exportation vers les pays occidentaux – est en train de changer. Selon l’Institute of International Finance, à Washington, les pays de l’Asean sont devenus au premier semestre 2020 le premier partenaire commercial de la Chine, devant l’Union européenne.

Le RCEP a été signé à l’occasion du sommet virtuel de l’Asean, et le bloc asiatique y verra certainement la confirmation de l’efficacité des négociations lentes et progressives, qu’il s’agisse d’échanges commerciaux ou de revendications en mer de Chine méridionale. À plus longue échéance cependant, certains de ses membres craignent l’avènement d’un monde dans lequel la puissance économique, politique et militaire de la Chine écraserait l’Asie. C’est d’ailleurs précisément pour cela que le gouvernement Obama était si attaché au TPP. Mais il est peu probable que les États-Unis de Joe Biden cherchent à rejoindre le RCEP, le nouveau président américain a bien d’autres combats à mener. Autant dire que l’Asie va poursuivre sa mue sous l’effet conjugué d’une emprise croissante de la Chine et du relatif désintérêt des États-Unis.

Publié le 15 novembre 2020 par The Economist (extraits) Londres

In Courrier International, le 19 novembre 2020.

 

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Pourquoi l’Inde fait-elle bande à part ?

 

●●● Quinze nations d’Asie-Pacifique s’unissent pour un accord de libre-échange géant et l’Inde reste sur le bas-côté. “Elle était impliquée dans les négociations du Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) depuis 2013”, rappelle l’Indian Express, mais elle s’est retirée du pacte en novembre 2019 en invoquant “des questions importantes restées en suspens”. Dans le contexte de regain de tension avec la Chine, de l’épidémie de Covid-19 et du conflit frontalier dans l’Himalaya, le sous-continent est plus que jamais “dans une logique de protection” contre l’empire du Milieu. Son dirigeant nationaliste, Narendra Modi, craignait notamment que l’accord permette à des produits moins chers en provenance de Chine d’“inonder” le marché indien. Et s’interrogeait a contrario sur“les obstacles non tarifaires imposés par des pays comme la Chine”, qui empêcheraient l’Inde d’accroître ses exportations. Confrontée à une récession sans précédent depuis son confinement, l’Inde joue la carte de l’autonomie et a récemment promis “20 milliards de dollars d’incitations financières aux entreprises produisant localement”, observe Business Standard.

À ce stade, l’Inde opte ainsi pour le traditionnel non-alignement qui la caractérise. Les quinze pays signataires du RCEP précisent toutefois être prêts “à entamer de nouvelles négociations avec elle”, souligne l’Economic Times, dès lors que Delhi manifestera officiellement “le souhait” de les rejoindre.

 

Courrier International, le 19 novembre 2020.