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Le gouvernement de Narendra Modi libéralise la vente des terres de la vallée himalayenne, jusque-là réservées aux résidents permanents, en majorité musulmans.

 

Un militan du BJP, le parti nationaliste hindou au pouvoir en Inde, dispose le drapeau national pour décorer une voiture avant une manifestation à Srinagar, dans le Jammu-et-Cachemire, lundi 26 octobre.

Un militant du BJP, le parti nationaliste hindou au pouvoir en Inde, dispose le drapeau national pour décorer une voiture avant une manifestation à Srinagar, dans le Jammu-et-Cachemire, lundi 26 octobre. TAUSEEF MUSTAFA / AFP

 

Le gouvernement indien resserre un peu plus son étau sur le Cachemire, cette région himalayenne de 12,5 millions d’habitants, à majorité musulmane, frontalière du Pakistan. Le ministère de l’intérieur a ouvert, mardi 27 octobre, la voie à de substantielles modifications du territoire. Des amendements aux lois sur la propriété foncière, avec application immédiate, autorisent désormais des non Cachemiris à acquérir des terres. C’est un changement majeur.

La décision du gouvernement découle directement du coup de force opéré le 5 août 2019, lorsque le premier ministre Narendra Modi avait brutalement décidé d’abroger l’article 370 et 35A de la Constitution. Le premier conférait une autonomie spéciale au Jammu-et-Cachemire, ne donnant au gouvernement central qu’un pouvoir limité aux questions de défense et de communications. Le second restreignait le droit de propriété et d’accès à la fonction publique aux seuls résidents permanents, c’est-à-dire les individus nés au Jammu-et-Cachemire ou y résidant depuis plus de dix ans. Le 5 août, le Cachemire avait été rétrogradé au statut de territoire de l’Union, gouverné directement par New Delhi, et séparé du Ladakh, sa partie orientale à majorité bouddhiste.

Après ce coup de force, le gouvernement avait supprimé, en avril 2020, le certificat de résident permanent, permettant aux non Cachemiris de postuler à des emplois dans la région, mais il avait promis de protéger les droits fonciers, dont bénéficient également d’autres Etats comme l’Himachal Pradesh.

 

Une « trahison »

L’opposition dénonce une « trahison » et redoute une dilution de l’identité de la région ainsi qu’une modification de la démographie. Le Cachemire est le seul Etat d’Inde à majorité musulmane – 80 % de la population, alors qu’au niveau national, les musulmans ne représentent que 14 % des Indiens. En libéralisant les terres, le gouvernement Modi devrait favoriser l’installation d’hindous.

L’opposition craint également une modification de la physionomie de cette région, aux paysages somptueux, prisée des touristes et vierge d’industries polluantes. Bénéficiant d’un climat tempéré, le Cachemire recèle des terres très fertiles pour l’agriculture et de nombreux vergers. Deux tiers des pommes du sous-continent y sont produites. Jusqu’à présent les terres agricoles étaient très protégées.

Désormais, le gouvernement, s’il le juge nécessaire, pourra autoriser la conversion de terres agricoles à des fins non agricoles. « Dans les zones identifiées comme zones industrielles, nous voulons que des industries viennent ici, comme dans le reste du pays, afin qu’il y ait du progrès, du développement et de l’emploi », a assuré le lieutenant-gouverneur de Jammu-et-Cachemire, Manoj Sinha, représentant de New Delhi. L’ordonnance gouvernementale ne comporte pas de restrictions quant à la superficie de terrain pour la construction de bâtiments ou de commerces.

Pour justifier ces changements, le ministère de l’intérieur invoque des impératifs de développement économique tout en affirmant que les terres agricoles réservées aux agriculteurs ne seront pas affectées. « C’est inacceptable, le Jammu-et-Cachemire est maintenant en vente et les petits propriétaires terriens les plus pauvres vont en souffrir », dénonce Omar Abdullah, ancien chef du gouvernement du Cachemire aujourd’hui leader de la Conférence nationale, un des principaux partis d’opposition.

« Nous savions déjà que la vie des Cachemiris n’avait pas d’importance pour le BJP [Bharatiya Janata Party, le parti nationaliste hindou au pouvoir en Inde] mais maintenant il apparaît au grand jour que la terre sous nos pieds, le ciel au-dessus de nos têtes et nos moyens de subsistance, tout est à saisir sous le BJP », s’est emporté Waheed Rehman Parra, le jeune et populaire leader pro-Inde et modéré du Parti démocratique du peuple (PDP).

 

Mehbooba Mufti combative

Cette décision intervient alors que les six principaux partis d’opposition avaient retrouvé un peu de vigueur avec la libération le 13 octobre de Mehbooba Mufti, arrêtée comme tous les leaders politiques le 5 août. Ils ont scellé « l’alliance du peuple » afin de rechercher « pacifiquement » la restauration du statut spécial de l’ancien État et de lutter pour les droits de la population.

 

Mehbooba Mufti, qui avait dirigé l’Etat de 2016-2018 en s’alliant avec le BJP, s’est montrée particulièrement combative depuis sa libération, malgré ses quatorze mois de rétention. Lors d’une conférence de presse, le 23 octobre, elle avait refusé de déployer le drapeau national, affirmant qu’elle ne le ferait que lorsque serait rétabli celui de l’ancien État de Jammu-et-Cachemire, supprimé après la révocation de l’article 370. Des propos qui ont suscité une vague de critiques, y compris au sein de sa formation. Le chef du BJP, le parti au pouvoir, a réclamé son arrestation pour sédition.

Pour Mehbooba Mufti, la réforme du droit foncier « est une nouvelle étape qui s’inscrit dans le cadre de projets malveillants du gouvernement visant à priver les gens de Jammu-et-Cachemire de leur pouvoir et de leurs droits ».

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 29 octobre 2020.