Blue Flower



L'application est l'outil préféré des enseignants pour pallier la fermeture des classes, quasi-totale depuis mars. Des millions d'élèves décrochent, menaçant le développement du pays, dont 25 % des habitants ont moins de 15 ans.

 

La journée de Rajeshwari commence le soir. Proviseur de la Shri Padmashree High School à Bangalore, dans le sud de l'Inde, cette femme pleine d'entrain d'une quarantaine d'années fait envoyer alors les cours à ses élèves en vidéo par WhatsApp pour le lendemain matin. « Les enfants n'ont plus le téléphone après 9 heures parce que leurs parents l'emportent avant d'aller travailler » , explique-t-elle. Le plus dur commence quand il faut appeler chaque écolier et vérifier qu'il a assimilé le cours. « Si l'enfant ne décroche pas ou s'il n'arrive pas à répondre aux questions, nous le rappelons plus tard en vidéoconférence sur WhatsApp » , raconte Rajeshwari.

La quasi-totalité des écoles sont fermées en Inde depuis mars, à cause du coronavirus. Pour continuer les cours, deux instituteurs sur trois utilisent WhatsApp, d'après un sondage réalisé au printemps par Central Square Foundation, une ONG basée à Delhi. L'éducation est cruciale pour l'avenir du pays : plus d'un Indien sur quatre a moins de 15 ans. 

Garder les enfants dans le système scolaire exige des trésors d'inventivité. « Certains bloquent le numéro du professeur pour sécher les cours. D'autres se font aider pour leurs devoirs et, quand la copie est trop bonne, il faut faire passer un oral au téléphone » , confie une enseignante de Gurgaon.

Notes en chute libre 

Rajesh Malhotra, proviseur de la Sainath Public School de Delhi, mise sur la montre pour décourager la triche : « Chaque classe est organisée dans un groupe WhatsApp et on fixe une heure à laquelle on envoie le sujet des devoirs. Les enfants doivent écrire leurs réponses sur un cahier, photographier les pages avec le téléphone et renvoyer le tout dans un temps limité. » 

L'Inde est le premier marché de WhatsApp avec 400 millions d'usagers. L'application s'est donc imposée comme une évidence, mais elle a ses limites. « Nous envoyons du contenu à 10 000 enfants issus de milieux pauvres par WhatsApp dans des matières comme les sciences, les arts, les maths » , explique Devyani Pershad, responsable des partenariats internationaux à l'ONG Pratham de Delhi. « Hélas, beaucoup de familles n'ont qu'un forfait de 2 Go. Dans une famille de trois enfants, il s'épuise vite. » 

Éprouvés par la récession, incapable de payer la scolarité, beaucoup de ménages modestes ont retiré leur progéniture de l'école. Les chiffres de quelques établissements donnent un aperçu du problème. « Nous avions 580 élèves avant l'épidémie. Aujourd'hui, il en reste 164 » , déplore Rajeshwari. Rajesh Malhotra a, lui, perdu une centaine d'écoliers sur 350 : « les classes par WhatsApp ne les intéressent pas et les parents ne voient pas l'intérêt de payer une scolarité à distance .» 

Beaucoup de parents ne considèrent plus l'instruction comme prioritaire. « Certains pensent que leur enfant pourra toujours reprendre son cursus plus tard. Le repas du soir, lui, n'attend pas » , décrypte Rajeshwari. Mohammad Shafi, directeur de la Monarch High School à Hyderabad, a perdu 30 à 40 % de ses inscrits. « Une quinzaine sont partis en quête d'un emploi. Même si on propose des bourses, peu reprennent les cours. » Chez ceux qui s'accrochent, les notes sont en chute libre. « Mes enseignants désespèrent de voir leurs écoliers décrocher » , constate Rajeshwari. 

Cette déscolarisation sera lourde de conséquences. Le pourcentage des enfants de 6 à 13 ans scolarisés a bondi de 81 à 97 % entre 2000 et 2016 en Inde, réduisant l'illettrisme et les mariages d'enfants et repoussant l'âge de la grossesse. Des économistes comme Esther Duflo et Abhijit Banerjee, le couple lauréat du Nobel 2019, ont démontré que, dans des pays en développement, chaque année passée à l'école et au collège se traduit par une hausse du niveau de vie quand les élèves entrent sur le marché du travail. Ces avancées sont en train de disparaître. De quoi compliquer la tâche du premier ministre Narendra Modi, qui a promis de doubler le PIB de l'Inde d'ici à 2022 et de faire de son pays la nouvelle usine du monde.

 

 Emmanuel Derville, Le Figaro.fr , Économie, lundi 26 octobre 2020.