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Depuis septembre 2020, la vie universitaire indienne essaye de s’adapter à la crise du coronavirus. La plupart des Universités de Delhi essayent de réouvrir, l‘Université Jawaharlal Nehru (JNU) devrait à nouveau ouvrir ses portes le 2 novembre pour les étudiants en dernière année de doctorat. À la mi-mars 2020, les cours ont cessé en présentiel, mais en réalité cette Université n’a pas connu un fonctionnement normal depuis octobre 2019. Entre confinement, mouvements sociaux à répétition et attaque terroriste, il est temps d’expliquer pourquoi JNU n’est pas qu’un simple Université en Inde.

 

Tout a commencé en 1964 lorsque le Rajya Sabha et le Lok Sabha, les deux chambres parlementaires fédérales indiennes, ont commencé à débattre d’un nouveau projet : la création d’une nouvelle Université fédérale capable de former la futur élite diplomatique et politique du pays. En 1964, l’enseignement des Relations Internationales était encore quelque chose de marginal en tant que domaine d’étude autonome dans le monde même si quelques formations existaient dans certains pays occidentaux. L’Inde de 1964 avait un tout autre point de vue que celui de l’ouest. Si les premiers ont cru bon de créer les Relations Internationales pour développer une doctrine capable de lutter contre la propagation du modèle communisme, le leader du “third-world” lui avait la lourde tache d’exister entre l’impérialisme occidentale et le modèle communiste.

C’est dans cette optique que l’Université Jawaharlal Nehru fut créée sous l’égide de la majorité Congressiste (Gauche Indienne) et le leadership d’Indira Gandhi. Cette responsabilité qui pèse sur la JNU lui donne une place tout à fait singulière dans la vie politique indienne et internationale. Plus qu’une Université, c’est la dernière institution après les parlements fédéraux à pouvoir dénoncer tout impérialisme, corruption ou attaque à la Constitution en ayant un retentissement national et historique. Par ses domaines d’études uniques, son contexte de création, JNU a la lourde responsabilité de préserver l’idéal des pères fondateurs Indiens dans l’Inde de Modi (extrême-droite Hindu).

Entry of School of International Studies of the Jawaharlal Nehru UniversityCredit : Flavien Deguilhaume

 

L’histoire de JNU n’a pas commencé avec l’élection de l’extrême droite en Inde. JNU a été créée pour être exactement ce qu’elle est aujourd’hui : un lobby interne socialiste. Depuis son ouverture en 1969, elle a connu huit mouvements sociaux massifs aux répercussions nationales. La plus récente et sans doute la plus importante a eu lieu entre octobre 2019 et janvier 2020. L’Union des étudiants de JNU (JNUSU) élit chaque année son président. Cette élection est suivie par les médias indiens comme une véritable campagne politique nationale. Le nom du gagnant est connu partout en Inde, et être élu à ce poste est l’assurance de commencer sa vie politique par la voie royale. La plupart des étudiants du pays qui suivent l’actualité politique connaissent votre nom, vos idées et vos positions. Vos choix sur tel ou tel sujet sont connus par toutes les Universités du pays. Ce n’est pas rare d’ailleurs que le président de la JNUSU lance les mouvements de protestation nationale étudiante.  Malheureusement, cette position transforme la fonction de président en véritable cible pour l’opposition.

Credit : groupe WhatsApp des étudiants de JNU, Portes du bureau du Vice-Chancelier pendant le mouvement social étudiant de l’Automne 2019.

 

Le mot “cible” est tout à fait désigné. Aishe Ghosh, l’actuelle présidente du JNUSU issue de la mouvance socialiste étudiante (SFI), supporte les manifestations étudiantes à Delhi depuis octobre 2019 contre la privatisation de l’enseignement supérieur, l’augmentation des frais universitaires pour les plus pauvres, la réforme de la citoyenneté indienne, la banalisation des violences contre les musulmans, et l’attaque de l’Université musulmane Jamia Millia de Delhi par la police. Le soir du  5 janvier 2020, 50 personnes sont entrées dans la résidence étudiante d’Aishe Ghosh au sein du campus de JNU et ont attaqué les chambres et les habitants. Il y a eu plusieurs dizaines de blessés et Aishe Ghosh a été personnellement frappée d’un coup à la tête. Durant plusieurs jours, une rumeur a circulé sur les assaillants : ils faisaient partie de l’ABVP (Conseil des étudiants Indiens), le party d’opposition proche du Bharatiya Janata Party (extrême droite). Cette rumeur s’est fondée sur une photo prise lors de l’attaque : une militante de l’ABVP portait quelques heures avant exactement la même tenue qu’une des attaquantes lors d’une manifestation sur le campus. Cinq jours après, sa présence fut prouvé par la police indienne. Cependant les cinquante terroristes ont pu quitter le campus sans problème alors même qu’il est gardé jours et nuits. Ces gardes sont contrôlés par l’administration et la direction de l’Université. Depuis, la moitié des participants à cet attentat ont été identifiés mais aucun n’a été inquiété par la justice indienne. Plus encore que l’attaque, le silence de l’administration de JNU et de son vice-chancelier lors des violences précédentes ont permis directement ou indirectement ce genre d’événement. Le dernier rapport financier montre que désormais l’Université augmente plus ses dépenses dans la sécurité plutôt que dans la recherche académique. Le parti politique du Congrès a décrit l’événement comme une attaque terroriste sponsorisée par l’Etat.

                                

En Février 2020, les étudiants ont enfin repris des activités scolaires normales. Si les événements de JNU, l’amendement sur la citoyenneté Indienne, la transformation du ladakh (région du Cachemire) en Territoire de l’Union et la réforme sur le registre national de citoyenneté montre le tournant autoritaire de la gouvernance de Narendra Modi; au même moment, l’espace que JNU a pris dans les médias indiens, le fait que pendant plusieurs mois des journalistes sont restés devant les portes de l’Université, l’aura de la Présidente du JNUSU, l’histoire de la fondation de l’Université et la répétition dans l’histoire indienne de ce type d’événement montre l’importance de ce campus dans la vie politique nationale. L’Université Jawaharlal Nehru n’est pas qu’une institution universitaire, ni même un centre de recherche renommé, c’est un symbole politique des idéaux des pères fondateurs indiens postés à moins de 40 minutes en rickshaw du bureau du Premier Ministre Indien. Tous ses étudiants le savent, ils connaissent la place unique qu’ils occupent lorsqu’ils sont sélectionnés pour intégrer cette prestigieuse école. Ils savent l’influence qu’auront leurs actions sur le pays en cas de débat. Étudier à la JNU en tant qu’étudiant étranger c’est aussi avoir ce sentiment particulier que chaque camarade indien attache à chacune de ses actions une symbolique particulière dès lors qu’il franchi le portail d’entrée. C’est aussi cela étudier à JNU, être au cœur de la démocratie indienne.

credit Flavien Deguilhaume, Des étudiants manifestant devant la porte de l’école d’étude Internationale  en janvier 2020

 

En mars 2020, JNU a connu sa première fermeture non dûe à un mouvement étudiant. Cette fois-ci, c’est l’administration elle même qui a dû s’y résigner face à la propagation du COVID-19. Le problème aujourd’hui n’est plus les protestations étudiantes mais bien la propagation rapide de la Covid-19 en cas de réouverture. Le vice Chancelier Mamidala Jagadesh Kumar est toujours à son poste malgré d’importantes protestations de professeurs et d’étudiants, ce qui laisse planer un doute sur les intentions de l’administration tant sa position politique est ambigüe. Aishe Ghosh déclarait le 17 octobre 2020 que des comités administratifs avaient lieu concernant la réouverture de l’Université sans le responsable du service de santé et sans représentants étudiants élus, ce qui est pourtant une obligation. Seuls les doctorants en dernière année seront finalement autorisés à fréquenter le campus à partir du 2 novembre prochain. Le même manichéisme s’installe à nouveau entre le JNUSU (SFI) et l’ABVP, l’un prônant une réouverture de l’Université seulement si les conditions sanitaires le permettent, l’autre manifestant pour qu’une ouverture globale ait lieu rapidement.

Comme un an auparavant, le débat à la Jahawarlal Nehru University est l’exact miroir du débat politique national : rester confiné et sauver des vies ou ne plus l’être et sauver l’économie. La solution trouvée à la JNU devrait avoir un impact national, comme chacune des décisions concernant l’institution depuis plus de 50 ans.

Credit : Flavien Deguilhaume, Graffiti fais par des étudiants lors des manifestation en Automne 2019

 

 Flavien Deguilhaume, Le Journal International.info le 26 octobre 2020