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La droite radicale à la tête du Maharashtra va sanctuariser une enclave boisée réputée.

Les défenseurs de l’environnement viennent de gagner une bataille à Bombay. Un an à peine après avoir pris les commandes de l’Etat du Maharashtra (123 millions d’habitants), dans le centre-ouest de l’Inde, la droite radicale leur a donné raison, en annonçant dimanche 11 octobre le déplacement du terminus controversé de la première ligne de métro souterraine, qui irriguera la capitale commerciale du sous-continent sur une médiane nord-sud de 33 kilomètres, à l’horizon de 2022.

 

Ce terminus devait jusqu’ici voir le jour à Aarey Colony. Une zone humide de 730 hectares réputée abriter 290 espèces végétales et animales, à l’orée du Sanjay Gandhi Park, forêt urbaine de 87 kilomètres carrés où vivent des léopards à l’état sauvage. L’enclave d’Aarey Colony est une rareté, dans cette agglomération géante de 21 millions d’habitants où règnent en maître le béton et l’acier.

Sujet de campagne électorale

Le chef de l’exécutif régional, Uddhav Thackeray, a finalement décidé d’implanter le terminus du métro à 5 kilomètres environ plus à l’est, sur une friche du faubourg de Kanjurmarg appartenant à l’Etat. A Aarey Colony, les travaux étaient pourtant déjà en cours. En octobre 2019, à peine la justice avait-elle débouté les associations écologistes qui réclamaient le classement du terrain en forêt et zone inondable que des pelleteuses étaient arrivées pour abattre 2 140 arbres en vingt-quatre heures.

Une initiative du maître d’ouvrage, la Mumbai Metro Rail Corporation Limited, qui avait déclenché, à quelques jours des élections régionales, des manifestations d’opposants au terminus du métro. Ces derniers étaient inquiets de voir Aarey Colony transformée en zone constructible qui aurait été prise d’assaut par les promoteurs immobiliers.

« Je suis ravi de cet épilogue », confie l’environnementaliste Zoru Bhathena, qui dénonçait « un combat de David contre Goliath ». Comme beaucoup cependant, ce quadragénaire, qui bat le pavé dès que les dernières poches de verdure de Bombay sont menacées, n’est pas dupe. Le parti porté au pouvoir en novembre 2019, le Shiv Sena, avait certes fait de ce dossier un sujet de campagne électorale de premier plan. Cela ne fait pas pour autant de lui un ardent protecteur de la nature, car le dépôt d’Aarey Colony lui a surtout servi à prendre ses distances avec le Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien, BJP) du premier ministre Narendra Modi, avec lequel il gouvernait précédemment en coalition et qui avait donné son feu vert à la construction du terminus du métro à cet endroit.

Détermination

Sur l’échelle du nationalisme hindou, Shiv Sena est situé à la droite extrême. Son nom signifie « armée de Shivaji », en référence au général hindou qui a chassé les musulmans du Maharashtra au XVIIe siècle. L’an dernier, il a décidé de reprendre sa liberté et, après le scrutin d’octobre 2019, de nouer alliance avec la gauche locale, pour écarter du pouvoir le BJP. C’est ainsi que, pour la première fois de son existence, cette formation tient les rênes de la région, avec son président, Uddhav Thackeray, comme chef de gouvernement. Dès sa prise de fonction en novembre 2019, ce dernier s’était empressé de stopper les travaux à Aarey Colony et, deux mois plus tard, d’obtenir la tête d’Ashwini Bhide, l’ingénieure des travaux publics qui dirigeait le chantier du métro.

Dimanche, le dirigeant a déclaré que les autorités publiques mettaient fin aux poursuites à l’encontre des manifestants. Il a aussi remercié son fils Aaditya Thackeray pour sa détermination dans cette affaire. Ce dernier avait participé aux manifestations pour obtenir une révision du tracé du métro. Il est aujourd’hui ministre de l’environnement du Maharashtra.

Pendant ce temps, les travaux de la voie rapide à huit voies qui longera le littoral de Bombay, sur une trentaine de kilomètres de viaduc, se poursuivent. Interrompus sur décision de justice durant six mois, ils ont discrètement repris au printemps, en plein confinement contre le coronavirus, menaçant la faune marine et des dizaines d’hectares de mangrove. Avec la bénédiction du Shiv Sena.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 14 octobre 2020