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Fragilisée par l’épidémie de Covid-19, la capitale indienne subit aussi les fumées engendrées par l’agriculture 

La pollution est de retour à New Delhi, et le pire est à venir. Visible à l’œil nu, une brume de particules fines voile le ciel et empeste l’atmosphère. Comme chaque automne, l’arrivée de cet air vicié est la conséquence des milliers de feux allumés dans les champs de l’Haryana et du Pendjab, les Etats frontaliers. Les agriculteurs y brûlent les résidus de leur récolte de blé et de riz pour pouvoir planter de nouvelles semences. Ils disposent d’une dizaine de jours pour préparer leurs champs. Les fumées convergent vers la capitale indienne et l’asphyxient. Pour lutter contre ce fléau, le gouvernement central a promis, depuis plusieurs années, des aides à la mécanisation mais, bien souvent, les subventions n’arrivent pas jusqu’aux paysans. Ces fumées s’ajoutent à la pollution intra-muros générée par les chantiers de construction, le trafic automobile, l’industrie et les centrales thermiques. La situation va se dégrader avec le froid de l’hiver, qui plaque au sol les polluants.

Or, cette année, scientifiques et médecins redoutent les effets conjugués de la pollution de l’air et de l’épidémie de Covid-19. Soumis à une exposition chronique depuis des années, de nombreux Delhiens souffrent de maladies respiratoires, leur organisme fragilisé les rend plus vulnérables en cas d’infection. La très grande majorité de la population n’a pas les moyens d’acquérir des purificateurs d’air ou des masques antipollution. Ils respirent, en continu, particules fines, très fines et autres polluants toxiques, dioxyde de soufre et dioxyde d’azote.

Plusieurs travaux scientifiques parus ces derniers mois ont montré une mortalité accrue chez les personnes exposées aux particules fines. Selon une étude publiée par l’université Harvard, toute hausse d’un microgramme par mètre cube (µg/m3) de la teneur atmosphérique en PM2,5 entraînerait une mortalité accrue de 8 %. A New Delhi, mardi 13 octobre, l’indice de la qualité de l’air était classé dans la catégorie « très mauvais », avec un taux de concentration de particules fines (PM10) de 300 µg/m3, alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande de ne pas dépasser la limite de 50 µg/mplus de trois jours par an. La concentration de PM2,5 était de 126,6 µg/m3, soit cinq fois plus que la valeur limite de 25 µg/m3.

La situation dans la capitale indienne – 21 millions d’habitants – est d’autant plus à risque que toutes les restrictions liées au Covid-19 ont été levées, à l’exception de la fermeture des écoles. Le port du masque n’est pas obligatoire dans la rue, et les pauvres ne se protègent souvent que d’un simple foulard. Le nombre total de cas cumulés dans la mégapole est officiellement de 311 000 infections et de près de 6 000 morts.

Mesures plus strictes

Toutefois, la progression de l’épidémie au niveau national semble marquer le pas. Alors qu’en septembre le sous-continent enregistrait près de 100 000 nouveaux cas quotidiens, mardi 13 octobre, le nombre de nouvelles contaminations est tombé à 55 342. Le pays compte 7, 2 millions de cas cumulés et 110 000 morts. Les observateurs les plus optimistes espèrent que l’Inde a atteint son pic, mais des virologues attirent l’attention sur l’utilisation de nouveaux tests jugés moins performants, et redoutent surtout une nouvelle hausse des contaminations avec les festivités à venir, notamment Divali, qui dégrade déjà la qualité de l’air. En 2019, après cette grande fête durant laquelle éclatent des millions de pétards, la capitale avait atteint un pic historique de 1 000 microgrammes de particules fines par mètre cube d’air.

Le retour de la pollution est d’autant plus insupportable que les deux mois de confinement avaient lavé le ciel de la capitale et du reste du pays. Le chef de l’exécutif de Delhi, Arvind Kejriwal, qui pourfend l’inertie du gouvernement de Narendra Modi, a annoncé qu’une expérimentation allait être menée dans les rizières de la capitale, avec un « biodécomposeur » développé par l’institut de recherche agricole indien, qui détruit les chaumes sans les brûler. A partir du 15 octobre, M. Kejriwal va également mettre en œuvre des mesures plus strictes et graduelles en fonction du niveau de pollution : arrosage des routes, interdiction des groupes électrogène diesel pour pallier les coupures d’électricité, bannissement des camions la nuit, arrêt des travaux de construction, circulation alternée…

Des mesures qui, jusqu’à présent, n’ont pas suffi à juguler la pollution. Pour rendre respirable la capitale, il faudrait un arsenal plus radical, comme la conversion électrique du parc automobile, le développement de transports en commun modernes, l’application de normes de construction strictes pour éviter la dispersion de poussières, la fermeture des centrales au charbon dans les Etats voisins, l’arrêt total des brûlis agricoles et des feux de déchets ménagers. Il faudrait surtout une volonté et un consensus politique, qui manque aujourd’hui, entre le gouvernement central, l’exécutif de Delhi et les Etats voisins.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 14 octobre 2020