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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 Des civils réfugiés dans un monastère de Sittwe, dans l'Etat Rakhine, le 29 juin.

Des civils réfugiés dans un monastère de Sittwe, dans l'Etat Rakhine, le 29 juin. Photo AFP

 

De nouveaux témoignages et documents montrent une intensification des combats dans les Etats Rakhine et Chin entre l'armée birmane et l'Arakan Army, qui ont déplacé au moins 90 000 personnes.

C’est une guerre oubliée qui ne cesse de gagner en intensité. Dans le huis clos des Etats Rakhine et Chin (ouest du pays), l’armée birmane et la rébellion de l’Arakan Army sont lancées dans une surenchère. Et se livrent à des batailles rangées, des combats meurtriers avec le recours à l’artillerie lourde et à des frappes de l’aviation. Le confinement provoqué par le Covid-19, la coupure partielle de l’Internet mobile, la difficulté d’accès à une région mise sous cloche par le pouvoir birman depuis trois ans, empêchent d’avoir une vision précise de la situation sur place.

Mais les informations collectées par la société civile, les ONG, quelques diplomates et des témoins sur place témoignent toutes d’une détérioration croissante, comme le confirme un nouveau rapport d’Amnesty international publié ce lundi. Images satellites à l’appui, Amnesty documente la destruction systématique d’habitations comme dans les villages de Taung Pauk et Hpa Yar Paung, début septembre. Et selon un modus operandi déjà vu lors d’opérations commises contre des populations musulmanes ces dernières années : tirs, incendies, exécutions, tortures, disparitions et politique de la terre brûlée. Les 500 résidents de Hpa Yar Paung ont quitté leurs habitations pour se réfugier dans la ville voisine de Kyauktaw, dans le centre de l’Etat de Rakhine.

 

«Crimes contre l’humanité»

Face à cette dérive guerrière entre la Tatmadaw (l’armée birmane) et l’Arakan Army, la Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a déclaré le 14 septembre, devant le Conseil des droits de l’homme, que les attaques récentes visant les civils pourraient «constituer de nouveaux crimes de guerre ou même des crimes contre l’humanité». Une très forte probabilité déjà évoquée en mai par la rapporteure spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’homme, Yanghee Lee, qui appelait à l’ouverture d’une enquête.

A en croire le bureau des affaires humanitaires des Nations unies, plus de 89 500 personnes de 180 villages arakanais et chin ont été déplacées par les combats entre janvier 2019 et le 7 septembre dernier. Certains experts, comme l’ONG Rakhine Ethnic Congress basée à Sittwe ou le chercheur indépendant David Mathieson avancent des chiffres bien plus importants, allant jusqu’à évoquer 160 000 déplacés.

Ces cohortes s’ajoutent à la crise des déplacements massifs de population qui concernent au moins 130 000 Rohingyas internés dans des camps-prison à ciel ouvert depuis 2012. Dans une zone où la situation n’a cessé de se dégrader pour cette minorité apatride musulmane comme vient de le documenter Human Rights Watch.

Les combats entre la Tatmadaw et l’Arakan Army, qui ont tué au minimum 300 personnes, n’ont qu’un lointain rapport avec l’apartheid et les violences commises à l’encontre des Rohingyas. Mais ils participent d’un climat sécuritaire complètement dégradé dans l’ouest birman.

Ces affrontements ont pris leur essor le 4 janvier 2019. Ce jour-là, plusieurs centaines d’hommes de l’Arakan Army (AA), créée dix ans plus tôt, attaquent des postes de police et tuent treize officiers birmans. Dans un Etat enclavé, laissé pour compte par le pouvoir central et la majorité bamare, l’AA entend prendre en charge le développement de son économie: 78% de la population vit sous le seuil de pauvreté (près du double de la moyenne nationale).

Elle poursuit également un «programme nationaliste rakhine qui comprend l’autodétermination, la sauvegarde de l’identité bouddhiste et du patrimoine culturel de Rakhine» expliquait, en juillet 2019, Iftekharul Bashar, chercheur associé au Centre international pour la recherche sur la violence politique et le terrorisme de l’université technologique de Nanyang à Singapour. L’AA souhaite «se débarrasser des chaînes du racisme et du colonialisme birman», selon les mots de son commandant Twan Mrat Naing, un général quadragénaire aux lunettes épaisses et au béret noir.

L’année dernière, les cadres de l’Arakan Army, qui compte environ 20 000 hommes bien équipés et bien entraînés, ont lancé l’opération «Arakan Dream 2020», un appel à une insurrection pour parvenir à l’autodétermination à la fin de cette année. Les combats ont gagné en intensité, notamment dans des zones peuplées et sur les principaux axes de communication. L’AA continue de recruter, de pratiquer l’impôt révolutionnaire et adopte les tactiques de la Tatmadaw.

 

Déploiement à la frontière bangladaise

L’armée birmane, qui se pose en garante de l’unité du pays depuis au moins le coup d’Etat de 1962, n’a pas molli pour tenter d’écraser une rébellion qualifiée de «plus grave insurrection à laquelle l’armée birmane a été confrontée depuis l’indépendance», par l’analyste en sécurité Anthony Davis cité par The Economist.

Elle a déclaré l’AA organisation terroriste, tout comme l’Armée arakanaise du salut des Rohingyas (Arsa), pourtant bien moins offensive. Et c’est face à ces deux menaces, que la Tatmadaw a renforcé sa présence sur la frontière avec le Bangladesh. Avec la crainte de nouvelles dérives dans une région trop longtemps confinée et oubliée.

Arnaud Vaulerin, Libération.fr le 12 octobre 2020.