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 Bilkis le 2 février 2020.  PHOTO / AFP / NASIR KACHROO / NURPHOTO / NURPHOTO

Bilkis le 2 février 2020.  PHOTO / AFP / NASIR KACHROO / NURPHOTO / NURPHOTO

 

Âgée de 82 ans, Bilkis a été, l’hiver dernier, l’une des égéries de Shaheen Bagh, un quartier de Delhi où une autoroute a été bloquée durant des mois pour dénoncer la politique anti-musulmans des nationalistes hindous au pouvoir. Elle figure dans le classement des 100 personnes les plus influentes en 2020 établi par le magazine américain.

Elle s’appelle Bilkis et, à 82 ans, en dépit de sa très modeste condition, cette musulmane de Delhi est aujourd’hui considérée comme “l’une des personnes les plus influentes de la planète”. Tel en a décidé le magazine Time en la faisant figurer dans son classement mondial pour l’année 2020. “Bilkis incarne la voix des marginaux en Inde, pour avoir pris part à des manifestations quotidiennes de 8 heures du matin à minuit” sur l’autoroute de Shaheen Bagh, à partir du 15 décembre 2019 et durant plusieurs semaines.

“Elle s’y est rendue en affrontant le froid de l’hiver, après que le gouvernement [nationaliste hindou] du Premier ministre Narendra Modi a adopté la réforme de la citoyenneté, qui pourrait empêcher les musulmans [des pays voisins] de devenir citoyens du pays”, rappelle dans le magazine américain Rana Ayyub, célèbre militante des libertés en Inde. Avec une cinquantaine d’autres femmes, elle est devenue “un symbole de résistance” sous un régime qui s’efforce de “faire taire” les minorités.

Bilkis a ainsi “donné espoir et force aux militants et aux dirigeants étudiants jetés derrière les barreaux pour avoir défendu la vérité, impopulaire dans une démocratie qui sombre dans l’autoritarisme”. Il aura fallu l’intervention musclée des forces de l’ordre pour dégager la voie publique, le 24 mars, veille du placement du pays en confinement face à l’arrivée de l’épidémie de Covid-19, pour que la dadi (“grand-mère”) de Shaheen Bagh se résigne à rentrer chez elle, raconte l’Hindustan Times.

À l’époque, lorsqu’on a demandé aux femmes qui organisaient ce sit-in quelles étaient leurs motivations, Bilkis a répondu : “Nous manifestons pour nos droits et surtout pour nos enfants. Nous n’abandonnerons pas, tant que la réforme de la nationalité n’aura pas été abrogée.” La vieille dame est allée jusqu’à faire “entendre ses arguments auprès de la Cour suprême”, qui avait été saisie pour faire lever ce barrage historique de l’un des principaux axes routiers de Delhi. En vain.

 

Considérée comme un “traître” à la nation par le pouvoir

Le 26 janvier 2020, jour de la fête nationale (Jour de la République), relate l’Indian Express, Bilkis a hissé le drapeau de l’Inde pour saluer le principe de laïcité qui prévaut dans le sous-continent, au milieu de centaines de manifestants, ce qui lui a valu d’être célébrée à travers “des chants, des poèmes et des fresques murales”.

India Today se souvient pour sa part que la médiatique grand-mère a été courroucée d’être considérée comme un “traître” à la nation par le pouvoir en place, et qu’elle comparait son combat à “celui que mena l’Inde pour chasser l’occupant britannique” en 1947.

Ironie de l’histoire, fait remarquer Firstpost, Narendra Modi fait lui-même son grand retour dans le classement 2020 des personnes les plus influentes du monde établi par Time, “après deux ans d’absence”. Trois autres Indiens y figurent également : l’acteur Ayushmann Khurrana, le biologiste spécialiste du VIH Ravindra Gupta, et le patron de Google Sundar Pichai.

Bilkis, elle, reste de marbre devant l’honneur qui lui est fait. Le jeudi 24 septembre, elle a déclaré qu’elle aurait été “plus heureuse” si Modi avait au bout du compte “retiré sa réforme” controversée. Une manière de rappeler que c’est le Covid-19 qui aura eu raison des manifestations d’opposants.

Guillaume Delacroix, Courrier International.com le 26 septembren 2020