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New Delhi veut libéraliser la commercialisation des produits agricoles, en permettant aux producteurs de vendre directement aux sociétés privées

 

NEW DELHI- correspondante

Une nouvelle révolte paysanne gronde en Inde contre le gouvernement Modi. Alors que l’agriculture est le seul secteur à ne pas subir les contrecoups désastreux de l’épidémie de Covid-19, les syndicats ont appelé à une mobilisation nationale vendredi 25 septembre. Voilà plusieurs jours que les paysans du Pendjab (nord), de l’Haryana (nord) et du Bengale-Occidental (nord-est), furieux, manifestent, bloquent les routes et les chemins de fer pour protester contre la réforme de la commercialisation des produits agricoles proposée par le gouvernement et que le Parlement vient d’adopter. « Arrêtez de tuer les paysans ! », scandent inlassablement les manifestants sur leurs tracteurs et dans la rue. Mais il ne reste à obtenir que la signature du président de la République pour que la loi entre en application, une simple formalité.

Cette colère paysanne s’est muée en crise politique. La ministre de la transformation alimentaire, Harsimrat Kaur Badal, alliée du parti nationaliste au pouvoir, a démissionné, dénonçant une législation « anti-agriculteurs ». A la Chambre haute, dimanche 20 septembre, les députés en sont presque venus aux mains. Huit députés ont été suspendus pour le reste de la cession parlementaire et campent, depuis, en signe de protestation, sur une pelouse devant la statue du Mahatma Gandhi, non loin du Parlement. L’opposition a décidé de boycotter les travaux de la Chambre haute et pourfend « la mise à mort » de l’agriculture, qui emploie 50 % de la population, mais ne représente que 14 % du produit intérieur brut.

Désastre écologique et nutritif

Les experts sont beaucoup plus mesurés sur la portée et le bien-fondé de la réforme, qui autorise les agriculteurs à vendre leurs produits en dehors des « mandis », les marchés agricoles réglementés, qui, aujourd’hui, régulent la commercialisation et assurent aux paysans un prix minimum sur la vente de leurs produits. La loi supprime les obstacles au commerce interétatique. Les agriculteurs pourront, à l’avenir, vendre directement à des entreprises privées agroalimentaires sans intermédiaire. Le gouvernement affirme qu’ils pourront céder leur récolte à meilleurs prix. Rien ne l’assure.

L’exécutif a également décidé de supprimer la taxe que percevaient les Etats pour l’entretien des mandis, qui implique de gros investissements. Dans les faits, ces mandis sont souvent dans un état lamentable. Les chefs des gouvernements régionaux dénoncent une attaque du principe du fédéralisme et veulent saisir la Cour suprême. Dans une tribune publiée mercredi 23 septembre dans le quotidien The Indian Express, le chef du gouvernement du Pendjab, Amarinder Singh, membre du Parti du Congrès, éreinte un projet destiné « à remplir les poches des copains capitalistes du Bharatiya Janata Party [BJP, le parti au pouvoir], au détriment des pauvres agriculteurs », qui seront la proie « des grands requins ». Les paysans, eux, redoutent la disparition des prix minimum garantis. La colère est si vive que le premier ministre, Narendra Modi, est intervenu pour tenter de convaincre les paysans de la justesse de sa réforme.

En 2014, M. Modi avait promis de doubler le revenu des agriculteurs d’ici à 2022. Un pari impossible, tant la crise agricole est profonde, structurelle et enracinée. L’agriculture indienne souffre d’un modèle de développement issu de la « révolution verte » lancée dans les années 1970, qui a imposé un système de production subventionnée par l’Etat, qui garanti aux paysans un débouché, par des achats publics qui sont ensuite redistribués à bas prix aux pauvres – 75 % de la population a accès à un quota de produits de première nécessité.

Ce modèle a certes assuré l’indépendance alimentaire de l’Inde et mis un terme aux terribles famines qui décimaient le pays, mais il a promu des cultures à haut rendement – blé, riz, canne à sucre, coton –, qui nécessitent une irrigation intensive et l’utilisation massive de pesticides et d’engrais. C’est un désastre sur le plan écologique et nutritif. Les Indiens se nourrissent essentiellement de riz et de blé, au détriment des légumineuses, des fruits et légumes qui ne sont pas subventionnés. Quant aux paysans, sous la pression démographique, la taille de leurs exploitations s’est réduite, diminuant leurs revenus, augmentant leur endettement et le nombre de suicides.

La colère paysanne, entretenue par l’opposition, est peut-être le signe de l’érosion de la confiance des Indiens dans les réformes de Modi. Sa gestion calamiteuse de l’épidémie de coronavirus, ces derniers mois, a mis l’économie à terre. Le deuxième pays le plus peuplé de la planète, 1,3 milliard d’habitants, aura le plus grand mal à se relever.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 23 septembre 202