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Ecrivains, universitaires, ex-juges et anciens policiers dénoncent la « chasse aux sorcières » contre les opposants à la politique de Modi

 

NEW DELHI- correspondante

En pleine pandémie de Covid-19, le gouvernement de Narendra Modi resserre l’étau autour de la société civile indienne. Sept mois après les terribles violences qui avaient ensanglanté, fin février, les quartiers nord-est de New Delhi, la capitale indienne, faisant plus de 50 morts, principalement des musulmans, la police est en train de désigner les coupables, non pas dans les rangs des supposés responsables, mais parmi les opposants à la réforme de la loi sur la citoyenneté.

Cette réforme adoptée en décembre 2019, qui privait les immigrés musulmans des pays voisins d’une naturalisation accordée à toutes les autres religions, a été à l’origine d’un soulèvement populaire dans tout le pays durant trois mois. Tout au long des manifestations, le gouvernement n’avait jamais cherché à calmer le jeu, attisant au contraire les tensions en jouant une stratégie du pourrissement et de la provocation permanente. Le ministre de l’intérieur, Amit Shah, auteur principal de la loi et en première ligne contre les manifestants, avait ainsi espéré mobiliser les électeurs hindous et gagner les élections régionales de Delhi, mais l’opposition lui avait infligé une cinglante défaite.

Dimanche 13 septembre, un ancien leader de l’université Jawaharlal-Nehru (JNU), une des institutions les plus ciblées par les nationalistes hindous, a été arrêté, entendu pendant plus de onze heures par la police et placé en détention préventive pour dix jours, en vertu d’une loi draconienne sur les activités illégales. Les charges dont il fait l’objet sont extrêmement lourdes.

Umar Khalid, 33 ans, titulaire d’un doctorat sur les droits tribaux, musulman, est accusé de « sédition » et de « conspiration ». La police le soupçonne d’avoir instrumentalisé le mouvement de protestation contre la loi sur la citoyenneté pour déclencher des émeutes intercommunautaires meurtrières au moment de la visite officielle de Donald Trump et, ainsi, déstabiliser le gouvernement de Modi. A l’appui de ses accusations, la police cite deux discours d’Umar Khalid, l’un prononcé sur le site de Shaheen Bagh, haut lieu de la contestation de la loi sur la citoyenneté à New Delhi, l’autre à la veille de l’arrivée du président américain en Inde, quand le jeune homme avait appelé les manifestants à bloquer les routes.

La visite officielle de M. Trump s’était achevée le 23 février, au moment où le nord-est de la capitale s’embrasait. Des hordes d’hindous furieux et armés de sabres, de couteaux, de pistolets avaient pris d’assaut les quartiers à majorité musulmane. Le bilan avait été effroyable : 53 morts, des centaines de blessés et de mutilés, des milliers d’échoppes et de maisons brûlées, des vies anéanties. Durant trois jours, la police avait joué un rôle trouble, dénoncé par Amnesty International dans un rapport publié en août. L’ONG y pointe « de graves violations des droits de l’homme », le passage à tabac de manifestants musulmans par les policiers, et même la participation de ces derniers aux violences aux côtés des hindous.

 

« Conspiration de la police »

Le principal incendiaire de ces émeutes n’a jamais été inquiété, ni entendu par la police. Il s’agit de Kapil Mishra, un des leaders locaux du parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), qui avait donné trois jours à la police pour évacuer un camp de protestataires, menaçant à défaut d’agir lui-même avec ses partisans. Son appel avait été suivi, quelques heures plus tard, d’un déchaînement de violence. A l’annonce de l’arrestation d’Umar Khalid, Kapil Mishra s’est livré à une nouvelle provocation en disant espérer que l’étudiant soit pendu.

La police de Delhi, qui enquête sur les émeutes, fait l’objet de critiques jusque dans les rangs d’anciens officiers. Julio Ribeiro, ex-commissaire de Bombay (Mumbai), ancien directeur de la police du Gujarat et du Punjab et ancien ambassadeur de l’Inde en Roumanie, a écrit le 12 septembre au commissaire de police de Delhi, SN Shrivastava, pour s’indigner des mesures prises contre des « manifestants pacifiques »tout en ignorant la responsabilité des dirigeants du BJP qui ont tenu des discours publics « provocateurs et communautaires » dans la période précédant les violences. « Les vrais patriotes sont mêlés à des affaires criminelles », écrit-il.

L’arrestation d’Umar Khalid mobilise toute la communauté intellectuelle, qui dénonce une véritable« chasse aux sorcières », destinée à faire taire les voix dissidentes. A la veille de l’arrestation du jeune homme, les cinéastes Rahul Roy et Saba Dewan, des économistes, des universitaires avaient été convoqués, soupçonnés d’avoir, par l’intermédiaire de groupes WhatsApp, provoqué et mobilisé les protestataires. Le syndicat étudiant de la JNU pourfend la « criminalisation des protestations pacifiques contre la loi sur la citoyenneté ». L’avocat et militant anticorruption Prashant Bhushan parle « d’une conspiration de la police pour piéger des militants pacifiques sous le couvert d’une enquête ».

Lui-même inquiété pour avoir exprimé publiquement, en décembre 2019, son soutien aux étudiants de l’université Jamia Millia Islamia, molestés par la police, le militant des droits de l’homme Harsh Mander promet qu’il ne se taira pas : « Je suis convaincu, écrit-il dans un texte publié par le quotidien Indian Express, que le gouvernement, même en criminalisant nos protestations pacifiques, ne réussira pas à écraser la dissidence. Il ne fera jamais taire nos voix, ni n’affaiblira notre détermination à faire de l’Inde un pays bon, égal et juste ».

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 16 septembre 2020.