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Bhopal, une catastrophe pour le parti du Congrès

Depuis le début du mois, le dossier Bhopal reste obstinément ouvert. Le jugement du 7 juin qui a condamné quelques responsables a déclenché une série de révélations sur les responsabilités de certains membres de la formation au pouvoir.


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"Devant le palais de Justice, Raghu Jaidev, ainsi que d'autres victimes de la catastrophe de Bhopal, n'ont pu contenir leur colère, à l'annonce de la peine prononcée par le juge : deux années de prison avec sursis pour les sept coupables. "Les riches s'en sortent toujours, s'indique Jaidev, Nous, les pauvres, nous nous battons jusqu'à mourir", ainsi commence l'éditorial de l'hebdomadaire engagé Economic and Political Weekly, dont le titre, "Déni chronique de justice", en dit long sur la rancœur de la société civile, qui attendait depuis des années que les coupables de la catastrophe de Bhopal, survenue en 1984, soient correctement punis. Mais après la colère, des interrogations plus profondes ont surgit dans la presse de cette semaine. 

Warren Anderson, l'ex-PDG d'Union Carbide qui s'est enfui vers les Etats-Unis quelques jours après que son usine de pesticides eut laissé échapper le nuage toxique, est le premier montré du doigt, et avec lui, les Etats-Unis, qui ne semblent pas décidés aujourd'hui à favoriser son extradition. "Après qu'il a été arrêté par la police du Madhya Pradesh le 7 décembre 1984, il y a eu des pressions américaines directes sur le gouvernement, au niveau central. Anderson a donc été libéré, puis embarqué dans un avion de fonction pour New Delhi. Deux jours plus tard, il s'envolait pour les Etats-Unis", raconte Open. Le magazine met aussi l'accent sur la complicité du parti du Congrès. "A l'époque, l'intimité qu'entretenait Arjun Singh, ministre en chef du Madhya Pradesh à l'époque [et membre du parti du Congrès], avec les responsables de l'usine était bien connu", rappelle l'hebdomadaire de New Delhi. Outlook publie quant à lui des articles de 1987 écrits par un journaliste du Washington Post, qui révèle dès cette année l'implication de Arjun Singh dans l'"évasion" du PDG. D'après le magazine d'investigation Tehelka, Rajiv Gandhi, Premier Ministre à l'époque, pourrait même avoir donné l'ordre de libérer le dirigeant.

Digviyaya Singh, ministre en chef du Madhya Pradesh de 1993 à 2003, actuellement secrétaire général du parti du Congrès, n'est pas en reste. "La responsabilité dans l'absence de soins médicaux et d'indemnisation aux victimes repose presque entièrement sur les dix ans de mandat de Digviyaya", accuse Open. Mais pourquoi un tel acharnement de la part des politiques à fermer les yeux sur cette catastrophe ? Pour Tehelka, la réponse est claire. "La véritable - et sinistre - histoire de Bhopal est la façon dont on a perçu l'influence de la catastrophe sur le "climat d'investissement" en Inde et sur les différentes manières dont les gouvernements successifs ont tenté de la minimiser", affirme-t-il. Il fallait, à tout prix, que les entreprises étrangères ne se sentent pas menacées sur le sol indien. 

Malgré ces graves révélations, New Delhi essaie de garder bonne figure. Quelques ministres ont été chargés de rouvrir le dossier. Ils ont annoncé, le 21 juin, que les victimes seraient indemnisées à hauteur de 15 milliards de roupies [264 millions d'euros] au total. Ils recommandent également d'allouer 3 milliards de roupies au gouvernement du Madhya Pradesh pour nettoyer l'usine et pour enterrer les matériaux infectés qui restent. Enfin, le gouvernement a exprimé sa volonté de demander l'extradition de l'ex-PDG d'Union Carbide, Warren Anderson, réfugié aux Etats-Unis. Une volonté qui résonne malheureusement comme un vœu pieux. Pour Sunita Narain, écologiste et rédactrice en chef du mensuel Down to Earth, l'affaire devrait servir sur d'autres fronts. "C'est le bon moment pour demander au gouvernement indien de revoir la loi sur la responsabilité civile pour les dégâts nucléaires", explique-t-elle, alors que New Delhi tente actuellement d'imposer cette législation controversée qui permet de limiter les responsabilités des entreprises américaines du secteur nucléaire en Inde. La loi veut fixer à 100 millions de dollars [81 millions d'euros] le montant maximum à payer en cas d'accident. Un montant qui ne s'élève même pas à celui dépensé pour la catastrophe de Bhopal...

Naïké Desquesnes, Courrier International, le 22 juin 2010.