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La révocation le 5 août 2019 par l’Inde de l’autonomie de la région s’est accompagnée d’une campagne de détention des figures politiques locales et de torture des opposants, sans Internet ni accès pour la presse étrangère.

 

L’avocat des droits de l’homme Habeel Iqbal est plongé dans un livre chez lui, dans le sud du Cachemire, en cet après-midi du 10 juin lorsque le téléphone sonne. « Venez au plus vite au commissariat ! », intime un agent de police au pénaliste. Le jour suivant, M. Iqbal, 34 ans, est assis sur une chaise, anxieux, face à un inspecteur dans une pièce mal éclairée d’un poste de police de Srinagar, la plus grande ville du Cachemire.

Derrière son bureau en bois, l’homme au regard sévère l’interroge comme s’il avait à faire à un criminel : « En commençant par votre père, listez-moi tous les noms des membres de votre famille ». Le nom de sa fille de 4 mois lui est également demandé alors que, comme le veut la tradition locale, elle n’en a pas encore. Puis la question suivante : « Qu’avez-vous écrit sur WhatsApp ? » On le déplace ensuite vers une seconde salle, où un autre officier insiste lui aussi : « Qu’avez-vous écrit sur Twitter ? » Il reste perplexe. Il lui faut un long moment pour comprendre ce qu’on lui reproche : dans un pays qui se targue d’être la plus grande démocratie, il a osé critiquer, sur les réseaux sociaux, la détention du président du barreau de la région du Cachemire, un homme que son combat en faveur des victimes d’abus des autorités a exposé aux foudres du pouvoir. C’est pour cette unique raison qu’on menace d’envoyer Habeel Iqbal à son tour en prison. « Si on vous arrête, aucune cour ne signera votre libération conditionnelle », répètent les officiers face à l’avocat, spécialiste des cas de disparitions forcées, qui se souvient : « Ils voulaient me réduire au silence. »

Le Cachemire est un territoire himalayen à majorité musulmane que se disputent deux puissances nucléaires, l’Inde et le Pakistan. Les deux nations rivales se sont livrées trois guerres pour ce territoire rattaché après l’Indépendance en 1947 à l’Inde. Durant plus de sept décennies, le Cachemire indien a joui d’une autonomie relative dans sa gouvernance, garantie par l’article 370 de la Constitution. Mais tout a brutalement changé pour cette région de 7 millions d’habitants le 5 août 2019, lorsque le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi a révoqué cet article de la loi fondamentale, un coup de force destiné à placer le Cachemire sous la tutelle directe de New Delhi.

Internet et les services postaux suspendus

Voilà un an que la région vit sous le règne de l’intimidation et que des Cachemiris de tous âges font la queue aux postes de police. Certains sont en quête de leurs proches, maintenus en centre de détention sans inculpation. D’autres ont été convoqués pour avoir simplement exprimé sur Internet une opinion assimilable à une critique de la politique de Modi.

Le Cachemire, ses pics enneigés, ses pâturages verdoyants, ses rivières glacées, ont connu de longue date le sang et la terreur. Entre 70 000 et 100 000 personnes ont péri dans le conflit qui depuis la fin des années 1980 oppose l’armée indienne à une insurrection réclamant l’indépendance ou le rattachement au Pakistan.

 

Un des vêtements et les chaussures qu’Aqib portait le jour il a été tué par l’armée indienne, et que sa famille a conservés.

Un des vêtements et les chaussures qu’Aqib portait le jour il a été tué par l’armée indienne, et que sa famille a conservés. | SHOWKAT NANDA POUR « LE MONDE »

 

La torture y était déjà pratiquée, mais elle s’est généralisée lors des interrogatoires des suspects. Les incarcérations arbitraires sont devenues l’arme habituelle de l’Etat pour faire taire les voix critiques, dans l’ombre de la diplomatie internationale.

Le silence s’impose désormais. Ceux qui parlent le font à grand risque, pour eux et leurs familles. L’abolition du statut d’autonomie s’est accompagnée du déploiement de milliers de soldats dans les rues. La région fut plongée dès la nuit du 4 au 5 août 2019 dans un trou noir de l’information, le plus long jamais imposé dans un pays démocratique : les lignes de téléphone fixes et mobiles furent coupées, Internet et les services postaux suspendus. Après un ordre de la Cour suprême indienne, l’accès à Internet a progressivement été rétabli, mais toujours très imparfaitement. Les reporters étrangers sont privés d’accès à la région.

Dès le 5 août furent arrêtés bon nombre de responsables politiques locaux, des opposants du gouvernement indien mais aussi beaucoup d’autres qui lui étaient favorables. Des activistes, des figures de la vie des affaires, des leaders étudiants et des défenseurs des droits, dont certains ont été transférés par avions-cargos vers des prisons à l’autre bout du pays.

Les jeunes de la région vivent dans la hantise d’être à leur tour interpellés, comme lors de ce raid du 13 août 2019 au beau milieu de la nuit, lorsque les soldats débarquèrent dans une maison de briques rouges à un seul étage à Hirpora (district de Shopian), un village stratégique sur la route des commerçants et voyageurs qui grimpe dans l’Himalaya pour rejoindre le Pakistan. Abid Khan, 21 ans et marié depuis à peine un mois, fut tiré du lit et chargé à l’arrière d’un camion militaire. On l’accusa d’avoir organisé des protestations contre la révocation de l’autonomie alors que la population avait depuis une semaine interdiction de sortir.

« Au camp militaire, ils m’ont sanglé à une chaise et mis un chiffon dans la bouche. Puis, ils ont commencé les décharges électriques sur mes parties génitales, mes bras et mes jambes »,raconte Abid, la voix tremblante. Lorsqu’il n’en put plus, ils retirèrent le bâillon et lui jetèrent au visage un mélange d’eau et de produits chimiques. « J’ai aussitôt ressenti une brûlure aux yeux et à l’estomac. Les jours suivants, je n’y voyais plus clair et j’étais incapable d’avaler même un verre d’eau. »

Profondément humilié

En 1846, le Cachemire fut acheté à la Compagnie britannique des Indes orientales par un souverain hindou, le maharaja Gulab Singh, pour 7,5 millions de roupies et un châle cachemiri. Après l’Indépendance en 1947, le conflit sanglant entre hindous et musulmans qui suivit la partition entre l’Inde et le Pakistan força le dernier souverain hindou, le maharaja Hari Singh, à fuir le Cachemire. La ferveur populaire porta au pouvoir un dirigeant musulman, cheikh Mohammad Abdullah, qui fonda la Conférence nationale, le premier parti pro-indien du Cachemire.

L’actuel gouvernement nationaliste hindou entend inverser cette marche de l’histoire, en favorisant l’installation de populations venues du reste du pays et en convainquant les Cachemiris hindous qui ont fui l’insurrection armée de rentrer. Même les hommes politiques qui, dans la région, avaient bâti leur carrière sur un discours pro-indien peinent désormais à défendre les idées d’hier.

 

Waheed-ur-Rehman Para, leader de la jeunesse du Parti démocratique populaire, a été libéré de prison en février, et est depuis détenu à domicile.

Waheed-ur-Rehman Para, leader de la jeunesse du Parti démocratique populaire, a été libéré de prison en février, et est depuis détenu à domicile. | SHOWKAT NANDA POUR « LE MONDE »

 

Assis dans sa maison de Srinagar où il est assigné à résidence après avoir passé six mois en détention dans un hôtel, Waheed-ur-Rehman Para, le jeune et populaire leader pro-Inde et modéré du Parti démocratique du peuple (PDP), raconte ce 8 juin 2018 où il avait mis sur pied une démonstration de loyauté à l’égard du pouvoir indien : dans un stade de Srinagar, il était parvenu à rassembler plus de 6 000 jeunes pour accueillir le ministre de l’intérieur de l’époque, Rajnath Singh  devenu aujourd’hui ministre de la défense –, en visite dans la région. « Après ce meeting, j’ai moi-même été la cible de menaces des séparatistes », se souvient-il, amer.

Or, lui aussi sera arrêté dans la nuit du 4 au 5 août. Ceux qui servaient de relais à New Delhi sont devenus de vulgaires suspects. Il sera retenu dans le même hôtel qu’une trentaine de figures politiques, dont douze avaient pourtant vu leur père assassiné par des militants séparatistes pour leur engagement en faveur d’une ligne modérée. Pantalon gris sombre et chemise à carreaux noire, barbe négligée, Para dit se sentir profondément humilié par la manière dont Modi a traité les Cachemiris. « Ma famille croyait fondamentalement à l’idée de l’Inde mais comment ne pas avoir aujourd’hui des hésitations », confie-t-il, le ton grave.

Sans travail

Depuis la révocation de l’autonomie, l’Inde a remplacé les musulmans par des hindous aux postes stratégiques de la bureaucratie et de la police locale. Le plus haut administrateur de la région, GC Murmu, un fidèle de Modi, son second, BVR Subrahmanyam, ainsi que Gita Mittal, la présidente de la Haute Cour du Jammu-et-Cachemire et le chef de la police de la région, Dilbagh Singh… tous sont hindous.

Alors que le droit protégeait jusqu’alors la primauté des Cachemiris dans leur région, New Delhi a imposé au printemps, pendant que le pays était confiné, une réforme qui permettra à un demi-million d’Indiens de résider, d’acheter des terrains et de postuler à des emplois au Cachemire, notamment les soldats et officiels qui y ont exercé. Ces nouveaux résidents pourront aussi voter sur place. La violence et la défiance convainquent beaucoup de Cachemiris de ne pas se rendre aux urnes, et ces nouveaux électeurs seront de nature à changer la donne à l’avenir en faveur du Bharatiya Janata Party (BJP), le Parti du peuple indien, au pouvoir à New Delhi. En juin, l’armée s’est octroyé le droit de définir de nouvelles « zones stratégiques » dans lesquelles elle pourra librement construire.

En décembre, alors que l’accès à Internet n’avait pas été rétabli, les appels d’offres furent publiés en ligne pour l’extraction de sable et de minerais sur plus de 200 sites dans le lit de rivières. Pour la première fois, des non-Cachemiris ont raflé l’intégralité de ces contrats, la concurrence locale ne pouvant se connecter. Les craintes des habitants sont d’autant plus vives que, depuis des décennies, les barrages sur leurs fleuves génèrent de l’électricité pour tout le nord de l’Inde mais les villages cachemiris subissent des coupures d’électricité chroniques, notamment durant les rudes hivers.

 

Ce jeune homme de 19 ans, originaire de Pulwama, a été detenu et torturé par l’armée indienne. « Ils m’ont électrocuté et battu sans aucune pitié. »

Ce jeune homme de 19 ans, originaire de Pulwama, a été detenu et torturé par l’armée indienne. « Ils m’ont électrocuté et battu sans aucune pitié. » | SHOWKAT NANDA POUR « LE MONDE »

 

« Bientôt, ils nous demanderont de payer pour notre propre eau », s’alarme Mohammad Hussain, un paysan de 56 ans, montrant du doigt la rivière qui coule près de ses pommiers à Pulwama, à une cinquantaine de kilomètres de Srinagar. « Nos ressources servent aux industries et aux foyers indiens mais nous sommes condamnés à rester dans l’obscurité et combien ici ont perdu leur emploi ! », s’emporte-t-il.

Le développement économique fut pourtant le principal argument mis en avant pour justifier la reprise en main : New Delhi expliquait que son intervention directe créerait de formidables opportunités pour la croissance locale. « Nous sommes tous sans travail, dit Mohammad Amin, un batelier de 52 ans sur les rives du lac Dal, à Srinagar, réputé pour sa beauté et ses bateaux-hôtels. Cela fait un an que les touristes ont disparu. Il y a des jours où je rentre à la maison les mains vides. Modi disait qu’il allait nous enrichir, mais il ne nous a apporté que l’infortune. »

L’horreur de la vie quotidienne

Le bouclage de la région a empêché d’écouler les marchandises. Des milliers d’industriels, d’entrepreneurs et de petits commerçants sont désormais dans l’incapacité de rembourser leurs dettes. « Le gouvernement Modi nous a poignardés dans le dos », constate Hamid Punjabi, un ancien président de la chambre de commerce et d’industrie du Cachemire. Cette institution estime que la rupture des communications a coûté 2 milliards de dollars et 500 000 emplois à l’économie locale jusqu’en mars avant même que l’Inde ne soit frappée par la pandémie de Covid-19.

Si la plupart des leaders cachemiris arrêtés l’an dernier ont depuis été relâchés, leur liberté reste conditionnelle. Ils ont dû signer des documents soulignant que la résistance au pouvoir de New Delhi est illégale. « Je ne veux pas mourir dans une prison indienne », répond une figure de la Conférence nationale qui a apposé sa signature au bas de la feuille à sa sortie de prison et demeure assigné à domicile, pour expliquer sa frilosité à s’exprimer. « Mieux vaut vivre dans le silence que mourir. »

Les familles de victimes n’ont droit à aucuneexplication. En décembre, lorsque deux policiers se sont présentés à l’entrée de sa maison, entourée d’un verger et de peupliers, le sang de Mohammed Hanif, instituteur, n’a fait qu’un tour. Son père, Ghulam Mohammed Bhat, 62 ans, avait été interpellé quelques jours avant le coup de force du 5 août. Les agents en civil demandèrent à Hanif de les accompagner dans la ville de Prayagraj, dans l’Etat d’Uttar Pradesh, où son père, un haut représentant de Jamaat-e-Islami, une organisation sociopolitique islamiste modérée interdite par New Delhi l’an dernier, avait été incarcéré. « Ils m’ont expliqué que mon père allait être libéré mais on m’a rendu sa dépouille, dans les vêtements qu’il portait six mois plus tôt lors de son arrestation », raconte Hanif. Les autorités n’ont jusqu’à présent pas révélé les causes du décès.

En vain, les Nations unies ont demandé à l’Inde de cesser la répression au Cachemire. Dans une lettre, adressée en mai, quatre rapporteurs spéciaux de l’ONU dénonçaient la « détérioration continue de la situation des droits de l’homme » dans la région. Ils évoquaient l’horreur de la vie quotidienne sur place, où les détenus, dont des mineurs, sont mis à nu, frappés à coups de barre de fer et soumis à des chocs électriques.

Le 22 mai au petit matin, Latief Kar, 37 ans et père de trois enfants qui faisait vivre sa famille en conduisant une camionnette de livraison pour laquelle il s’était endetté, ressentit un soulagement en voyant enfin les forces armées se retirer de son village après un raid. Mais quelques minutes plus tard, les soldats se présentèrent à la porte de sa maison. « Ils l’ont obligé à les suivre et l’ont embarqué dans une Jeep », explique sa femme, Saleema, dans sa maison vétuste de Monghama, un village du district de Pulwama situé à une soixantaine de kilomètres au sud de Srinagar.

Sept jours plus tard, Latief refit surface dans un centre de détention de l’unité antiséparatiste de la police, où il raconte à un étudiant arbitrairement détenu comme lui que ses interrogateurs lui posaient des questions sur de supposées connexions avec un militant. « Il m’a dit que son seul crime était de partager le même nom que lui, très commun dans sa caste »,explique le jeune homme, qui préfère rester anonyme. Latief est toujours en détention. Ashish Mishra, un commissaire de police, refuse de donner la moindre information et clôt la discussion : « Il s’agit d’une enquête en cours, c’est tout ce que je peux vous dire. »

Au centre de détention de Pulwama où Latief est retenu, jusqu’à 60 personnes en même temps ont pu être détenues ces derniers mois, toutes torturées. « Quand la douleur passe un certain seuil, vous perdez le contrôle. Il n’est pas impossible que quelqu’un ait lâché mon nom juste pour s’éviter davantage de souffrances. Ce n’est qu’avec le temps qu’ils ont compris que j’étais innocent, c’est pour ça qu’ils m’ont libéré », détaille l’étudiant anonyme détenu avec Latief. Il fut ligoté, fouetté à la ceinture et battu à coups de tige de bambou, avant d’être relâché dix-huit jours plus tard, un soir de juin, sans autre explication.

« A certains, ils faisaient subir des chocs électriques, d’autres étaient mis à nu et accrochés au plafond par les pieds avec une corde, la tête en bas, ou fouettés au bambou. Les détenus ne sortent que lorsque les traces s’estompent sur leur corps, pour empêcher qu’ils ne saisissent la justice », témoigne-t-il, sur le chantier d’un immeuble où il a préféré donner rendez-vous pour déjouer la surveillance policière.

Le traumatisme de son passage en détention a conduit un adolescent, Yawar Bhat, 15 ans, à se suicider en septembre 2019, en avalant de la mort-aux-rats. Il avait confié à sa famille avoir été battu dans un camp militaire et craignait de devoir y retourner pour récupérer sa carte d’identité saisie.

Une prime pour chaque militant abattu

Cette politique se révèle particulièrement contre-productive. Harcelés et torturés, les jeunes Cachemiris continuent pour certains de prendre les armes. Le premier ministre Modi avait assuré que la reprise en main mettrait un terme à trois décennies d’insurrection armée. Mais chaque acte arbitraire ouvre une nouvelle plaie qui renforce le sentiment anti-indien.

« Avec ou sans armes, chaque jeune Cachemiri devient un militant maintenant, lance un adolescent à Shopian, un village du sud du Cachemire où les arrestations ont été particulièrement nombreuses. Tout ce qui pouvait faire la fierté d’être cachemiri, les nationalistes hindous le démantèlent. »

En 2016, le Cachemire s’était embrasé après l’exécution d’une figure séparatiste, Burhan Wani, qui avait redonné une impulsion à l’insurrection en s’appuyant sur les réseaux sociaux pour recruter les jeunes de la région. C’est à ce moment qu’A Mushtaq, 21 ans, réussit l’examen qui allait lui permettre de partir faire des études d’ingénieur dans l’Etat du Pendjab, à plus de 400 kilomètres de chez lui.

Son père, le policier Mushtaq Lone, fut rassuré de voir son fils s’éloigner en cette période trouble. Leur village, Such, dans le district de Kulgam, est au cœur de l’insurrection séparatiste ; on applique une marque au henné à l’index droit des militants abattus avant de les enterrer, en signe de respect.

Aqib passa presque quatre ans à étudier au Pendjab, avant de rentrer à la maison en février 2020. Deux mois plus tard, à la fin de journée du 26 avril, il sortit se faire couper les cheveux, détaille sa famille. C’est en cette fraîche soirée qu’il fut tué par les soldats qui soutiennent avoir ciblé un suspect « associé aux militants »séparatistes, sans donner aucun élément sur ce qu’on pouvait lui reprocher. Les troupes reçoivent une prime pour chaque prétendu militant abattu. « Il n’avait rien d’un militant, il était sorti en pantoufles. Ils n’ont même pas rendu son corps », se désespère le père, Mushtaq Lone, dans son salon. La police a posteriori l’a accusé d’être un militant, sans jamais fournir la moindre preuve.

Rongé par l’insomnie

Les actes de défi à l’autorité indienne se multiplient. Un jeune leader local du BJP, Wasim Bari, ainsi que son frère et son père, ont été abattus par des militants séparatistes le 8 juillet. Un autre représentant du parti au pouvoir, Mehraj-ud-Din Malla, a été enlevé et n’a été libéré que lorsque la police a, en retour, placé en détention la famille d’un de ses ravisseurs.

« Plus de 7 000 personnes ont été tuées en trois décennies pour avoir défendu la démocratie indienne et le drapeau national au Cachemire, mais voilà qu’on nous qualifie de traîtres et d’ennemis de la nation », s’insurge Iltija Mufti, fille d’une politicienne pro-indienne de renom, Mehbooba Mufti, toujours en détention.

En février, Iltija a saisi la Cour suprême indienne à New Delhi pour obtenir sa libération. Mais aucune date n’a été fixée pour une audience. Depuis le coup de force d’août 2019, la Haute Cour du Cachemire n’a pas su trouver le temps d’étudier plus de 600 requêtes pour violation des droits fondamentaux. « La violence que nous subissons sert des visées politiques qui nous dépassent, estime Iltija. Ils humilient les Cachemiris pour gagner le cœur de la population hindoue du reste du pays. »

 

Abid a été arrêté en août 2019 et torturé. « Je ne peux plus travailler. J’ai vendu mon alliance en or pour payer le traitement contre mes douleurs. »

Abid a été arrêté en août 2019 et torturé. « Je ne peux plus travailler. J’ai vendu mon alliance en or pour payer le traitement contre mes douleurs. » | SHOWKAT NANDA POUR « LE MONDE »

 

Lorsque la police libéra le jeune marié Abid après l’avoir suffisamment torturé en août, il espérait que son corps se rétablirait. Dans les jours qui suivirent, il commença à être rongé par l’insomnie. Un médecin le plaça sous antidépresseurs. Les murs de brique nus de sa maison sans vitres, jamais terminée, disent la pauvreté de son foyer. Sa colonne vertébrale fut endommagée par les coups de bambou. Le docteur lui a conseillé de rester à la maison. « Je ne peux plus travailler désormais. J’ai vendu l’alliance en or de mon mariage pour payer le traitement de mes douleurs d’estomac mais j’ai arrêté pour le dos et les yeux, je ne peux plus payer, dit-il. Le Cachemire est devenu une salle de torture. Mon tour est passé, demain ce sera un autre. »

Jehangir Ali, in Le Monde 4 août 2020.