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Dans les collines de cette région bordant le Golfe du Bengale, des milliers de cultivateurs frappés par la crise du Covid-19 espèrent rebondir grâce à la filière équitable qui les aide à lutter contre les OGM et à basculer dans l’agriculture bio.

 Récolte de coton équitable, à Kalahandi, dans l’Etat d’Odisha, en 2019.

Récolte de coton équitable, à Kalahandi, dans l’Etat d’Odisha, en 2019. JOSEPHINE LEFEBVRE

 

Pour accéder aux petits lopins de cotonniers, il faut se frayer un chemin entre les buissons de lentilles jaunes qui peuvent monter jusqu’à 2 mètres de haut. La terre est rouge, les herbes sèches craquent sous la semelle et des grappes d’insectes virevoltent en tous sens. Dans cette région reculée de l’Odisha, État indien situé au sud-ouest de Calcutta, le relief est accidenté par les collines de Niyamgiri, dont le sous-sol est connu pour recéler bauxite, charbon, fer et manganèse.

Akshaya Kumar Sahu raconte que les sommets alentour, au profil bleuté, sont « le royaume des léopards et des éléphants sauvages ». Cet homme, âgé d’une quarantaine d’années, pilote depuis bientôt quatre ans un programme de sécurité alimentaire qui concerne 500 petits propriétaires terriens et une cinquantaine de paysans sans terre. Il les aide à améliorer leur niveau de vie et à réduire leur impact sur l’environnement en les faisant entrer dans la filière du coton équitable.

Un système qui protège les cultivateurs de toute vente à perte, grâce au respect du prix minimum garanti par l’Etat. Et qui permet d’obtenir une prime de développement financée par les marques de textile sous forme de droits de licence, à condition que les paysans se regroupent en coopérative et investissent cet argent dans des projets collectifs (microcrédit, irrigation, logement, éducation, santé …). A condition, aussi, de ne pas cultiver d’OGM, de proscrire le travail des enfants et de respecter toutes les conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT) touchant à la santé et à la sécurité au travail.

L’épidémie de Covid-19, qui continue de battre son plein en Inde, a posé de graves problèmes de trésorerie du fait des fermetures de magasins d’habillement et des annulations de commandes de la filière textile. Au début du printemps, les paysans n’ont eu d’autre choix que de vendre leur coton sur le marché conventionnel après la levée du premier confinement, à des prix ridiculement bas.

Mais le système du commerce équitable permet pour l’instant de tenir vaille que vaille, grâce aux primes de développement et aux distributions gratuites de semences de coton non OGM pour la saison 2020-2021.

 

Une culture gourmande en eau

Aux abords du village de Kanikupa, où travaillent soixante-dix agriculteurs, les femmes arrivent à l’aube. Elles ont entre 45 et 70 ans et passent leurs journées à décrocher de leurs mains délicates la ouate blanche qui parsème les champs brûlés par le soleil. Le coton, perlé de rosée, atterrit dans un pli de leur sari, avant de rejoindre de grands sacs. L’une des cueilleuses, qui s’exprime dans la langue de sa tribu, les Khonds, dit venir là « huit heures par jour après deux kilomètres de marche », afin de pouvoir nourrir ses trois filles. Une autre se vante de ramasser « 25 kilos de coton par jour ».

Parmi les grands producteurs de coton au monde, l’Inde est aujourd’hui au coude à coude avec la Chine, à 5,9 millions de tonnes par an, devant les Etats-Unis (4 millions de tonnes), le Brésil (2,6 millions) et le Pakistan (1,7 million). Son territoire fournit 90 % du coton équitable produit dans le monde, soit environ 20 000 tonnes de coton fibre.

 L’Inde produit déjà 47 % du coton bio mondial, soit près de 90 000 tonnes par an de coton fibre (la ouate débarrassée de ses graines).

L’Inde produit déjà 47 % du coton bio mondial, soit près de 90 000 tonnes par an de coton fibre (la ouate débarrassée de ses graines). JOSEPHINE LEFEBVRE

 

Au bord du sentier, des hommes s’affairent autour de quatre puits en cours de creusement. L’Odisha, réputé avant-gardiste dans la culture du coton équitable, a débloqué pour ce projet une aide de 1,5 million de roupies (environ 17 000 euros). « Ce n’est pas une raison pour se laisser aller au gaspillage, tient à préciser Akshaya. La gestion de la ressource est l’une des premières choses que l’on enseigne à la communauté. » Le coton, c’est connu, est gourmand en eau. Mais en Inde, il l’est plus que partout ailleurs. Alors qu’il faut en moyenne 10 000 litres pour produire 1 kg de fibres, il faut ici 22 500 litres, d’après Water Footprint Network.

Cet immense gâchis vient de l’inefficacité des systèmes d’irrigation et d’arrosage, mais aussi de l’emploi de pompes électriques subventionnées par l’État, lesquelles encouragent les paysans à creuser des puits et à se servir allègrement dans les nappes phréatiques. En outre, si l’Odisha, comme le Jharkhand et le Bihar, bénéficie d’un climat humide où l’évaporation demeure limitée, c’est loin d’être le cas dans les États semi-désertiques du Gujarat et du Rajasthan, où pousse l’essentiel du coton et où les pertes en eau sont colossales.

A ce sombre panorama s’ajoute l’usage sans limite des pesticides. La culture du coton ne représente que 2 % à 3 % des terres cultivées de la planète mais elle capte un quart des substances chimiques employées pour tuer les parasites, dont certaines sont considérées comme « extrêmement dangereuses » par l’Organisation mondiale de la santé.

 

Une plante particulièrement vulnérable aux prédateurs

En Inde, la proportion est deux fois plus élevée : le coton consomme à lui seul la moitié de tous les pesticides pulvérisés dans les campagnes. Des produits que l’on retrouve dans la nature, sans aucun contrôle, depuis que la « révolution verte » des années 1960 a poussé à la production intensive, en faisant venir des variétés de coton étrangères qui n’ont pas manqué d’introduire dans le pays de nouvelles maladies et augmenté les besoins en produits chimiques pour les circonvenir.

C’est que la plante est particulièrement vulnérable aux prédateurs. Dans l’Odisha, les agriculteurs se méfient notamment de la cicadelle, une sorte de sauterelle qui se nourrit de sa sève, mais aussi de l’aleurode, une mouche blanche aux ailes cornées, du ver rose, qui s’installe dans les capsules de coton, et du gendarme, communément appelé colorant rouge.

Akshaya Kumar Sahu intervient sous l’égide de Chetna Organic, un groupe de douze coopératives labellisées « équitables » par Fairtrade-Max Havelaar, qui réunit 33 500 paysans de l’Odisha, du Maharashtra et du Telangana. Faute d’arriver à attirer des filateurs dans la filière équitable, l’ONG internationale ne garantit pour l’instant que la production de la fibre, contrairement à la World Fair Trade Organisation (WFTO) qui vérifie le respect des critères du commerce équitable jusqu’aux confectionneurs. Par ailleurs, le label n’oblige pas les coopératives à rendre des comptes sur l’usage des pesticides, comme le font les labels GOTS, Oeko-Tex, bioRe ou Eko Skal.

 

 L’Inde fournit aujourd’hui par an 90 % du coton équitable produit dans le monde, soit environ 20 000 tonnes de coton fibre.

L’Inde fournit aujourd’hui par an 90 % du coton équitable produit dans le monde, soit environ 20 000 tonnes de coton fibre. JOSEPHINE LEFEBVRE

 

« Nous sensibilisons les paysans à l’agriculture biologique et près de la moitié de ceux avec lesquels Chetna Organic travaillent sont déjà certifiés bio, explique néanmoins Valeria Rodriguez, porte-parole de Fairtrade-Max Havelaar en France. Le coton équitable est en fait un levier, car il donne les moyens de passer progressivement au coton bio, grâce à l’attribution d’une prime supplémentaire aux coopératives. »

Le contexte local est favorable : l’Inde produit déjà 47 % du coton bio mondial, soit près de 90 000 tonnes par an de coton fibre (la ouate débarrassée de ses graines), d’après un rapport de l’ONG Textile Exchange publié en novembre 2019.

« Le coton équitable reste une toute petite niche »

Arun Chandra Ambatipudi, directeur de Chetna Organic, se veut plus précis : « Nous apprenons aux cultivateurs à laisser l’écosystème agir de lui-même. On les incite par exemple à faire pousser des œillets d’Inde, du millet et du maïs entre les rangs de coton, pour attirer dans le champ les prédateurs des parasites du coton, comme les coccinelles et les araignées. Les cotonniers, eux, peuvent être pulvérisés avec des décoctions d’ail, de piment rouge, de feuilles de papayer ou de margousier, mélangées à du purin et de la bouse de vache. »

S’agissant des engrais, l’ONG pousse à l’usage du compost, en montrant aux agriculteurs l’intérêt de planter aux abords des champs de coton des rangées de tecks et d’anacardiers (l’arbre qui produit la noix de cajou), dont les feuilles en état de décomposition fournissent un excellent terreau.

« Le coton équitable reste une toute petite niche. En Afrique, ça ne prend pas, et l’Inde a fait marche arrière, après avoir découvert que de fausses certifications circulaient dans les campagnes. Résultat, nombre d’acheteurs européens intéressés par la filière équitable se tournent aujourd’hui vers la Turquie », indique un grand négociant européen qui souhaite conserver l’anonymat.

Depuis, les contrôles ont été renforcés par Flocert, l’organisme basé en Allemagne qui audite Fairtrade International, la fédération à laquelle appartient Fairtrade-Max Havelaar. « Avant même de déposer une demande de label, il y a deux ans de travail préparatoire pour répondre aux exigences économiques, sociales et environnementales. Ensuite, la coopérative fait l’objet d’un audit de six mois et une fois attribué, le label est soumis à renouvellement tous les trois ans », précise Gourachandra Dalpati, membre du conseil d’administration de la licence Fairtrade International en Inde.

Le sous-continent a la particularité de développer des variétés de coton hybride qui font baisser les rendements. Mais selon Fairtrade-Max Havelaar, l’hybridation est le meilleur moyen, sur le terrain, de lutter contre le coton génétiquement modifié en laboratoire. « La lutte contre les OGM fait partie de nos priorités », affirment ses dirigeants, qui rappellent que 97 % du coton indien est aujourd’hui issu des OGM. Au début des années 2000, la proportion n’était que de 5 %.

« Blocage »

« Avec la prime de développement reçue de Fairtrade International, nous achetons des semences non OGM auprès d’une pépinière bio, nous équipons deux écoles publiques de matelas, de draps et de couvertures, et nous installons des panneaux solaires pour faire fonctionner un système d’irrigation », rapporte Kamalini Naik, dirigeante de l’une des douze coopératives regroupées sous la bannière de Chetna Organic.

Dans les collines de Niyamgiri, les femmes de Kanikupa ont pu, elles, monter un dispositif de microcrédit qui offre aux familles la possibilité d’acheter des semences et des engrais, d’acheter des vêtements aux enfants, de financer les mariages, de s’équiper d’un téléphone… Elles appellent leur système le e-Shakti, en hommage à la déesse hindoue qui symbolise la force créatrice primordiale.

Pour que tous ces projets réussissent, encore faut-il que le consommateur s’intéresse au sujet. En France, cela fonctionne assez bien dans l’agroalimentaire, où la notion d’aide au producteur est facile à appréhender : 10 % des bananes et 3 % du café vendus dans l’Hexagone sont « équitables ».

Mais dans le textile, il y a « un blocage », déplore Fairtrade-Max Havelaar. Le client final est éventuellement sensible à la condition des petits ateliers de confection, surtout depuis le drame du Rana Plaza, cet immeuble qui s’était effondré en 2013 au Bangladesh, tuant plus d’un millier d’ouvriers de l’habillement. « En revanche, le consommateur ne pense pas aux cultivateurs du coton », pointe Fairtrade-Max Havelaar, qui se prend à rêver que les organisateurs des Jeux olympiques de 2024, à Paris, imposent le coton équitable à toutes les disciplines sportives et à tous les pays participants.

 

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 31 juillet 2020.