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Est-ce un signe supplémentaire de la mise en œuvre de la suprématie hindoue et la fin d’un Etat laïque en Inde ? Le 5 août, le premier ministre indien, Narendra Modi, devrait poser lui-même, à Ayodhya, dans l’Uttar Pradesh, la première pierre d’un temple hindou, dont le projet de construction a divisé le pays et fait couler le sang pendant des décennies. Près de trois mille personnes, essentiellement des musulmans, sont mortes à cause du temple de Ram d’Ayodhya.

Les hindous considèrent ce site comme le lieu de naissance du dieu Ram, un des sept avatars de Vishnou. Ils affirment qu’au XVIsiècle le fondateur de l’empire Mogol, Babur, y fit construire une mosquée sur les ruines du temple de Ram. En 1992, une foule de nationalistes hindous fanatiques avaient détruit la mosquée Babri et exigé la reconstruction du temple. Après des années de conflits, le 9 novembre 2019, la Cour suprême a tranché en faveur des hindous, autorisant l’édification du temple.

Ce sera sa première visite à Ayodhya, mais le premier ministre comme son parti, le Bharatiya Janata Party (BJP), ont, depuis des années, fait du temple de Ram un symbole de l’identité indienne et une arme pour rassembler les hindous. La cérémonie de lancement du chantier sera retransmise en direct sur les chaînes de télévision. Seuls les « VIP » seront autorisés à y participer.

Toute la galaxie nationaliste réunie

Parmi les deux cents invités, Mohan Bhagwat, le chef du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), cette association des volontaires nationaux fondée en 1925 pour assurer la domination des hindous sur la nation indienne, ainsi que les représentants du Vishva Hindu Parishad (VHP-Conseil mondial hindou), une organisation d’extrême droite. Le chef du gouvernement de l’Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, un moine nationaliste extrémiste, proche du premier ministre, a veillé personnellement aux préparatifs. Toute la galaxie nationaliste hindoue sera représentée pour assister à cet événement qualifié « de plus important de l’histoire de l’Inde indépendante ».

La date choisie n’est pas fortuite : le 5 août correspond au premier anniversaire du coup de force mené au Cachemire, cette région himalayenne à 80 % musulmane. Il y a un an, par surprise, Narendra Modi décidait de supprimer l’autonomie dont jouissait cet Etat depuis soixante-dix ans et de l’isoler du reste du monde.

Depuis sa réélection en mai 2019, le leader nationaliste a multiplié les décisions en défaveur des musulmans, qui représentent environs deux cents millions d’Indiens. Outre le Cachemire, le gouvernement a fait adopter en décembre une réforme de la nationalité, qui vise essentiellement à exclure les réfugiés musulmans d’un processus de régularisation. Cette loi qui accordera pour la première fois en Inde la nationalité sur des critères religieux a suscité de gigantesques mouvements de protestation pendant des semaines à travers tout le pays.

Le gouvernement pensait aller plus loin en organisant un recensement général de la population pour traquer les migrants illégaux, présumés musulmans, mais l’épidémie de Covid-19 a compliqué ce projet du gouvernement. « Modi a perdu sa carte maîtresse pour gagner les élections de 2024. Ayodhya lui offre un plan B, mais Ayodhya, comme la réforme de la nationalité et le coup de force au Cachemire, entre dans la même obsession antimusulman », assure Christophe Jaffrelot, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Inde. Le chantier d’Ayodhya devra être achevé en 2024, juste avant la fin les élections nationales.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 29 juillet 2020/.