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La crise sanitaire contraint la première compagnie aérienne indienne à de sérieuses économies.

 

 A l’aéroport international Sardar Vallabhbhai Patel, à Ahmedabad, dans le nord-ouest de l’Inde, le 23 mars.

A l’aéroport international Sardar Vallabhbhai Patel, à Ahmedabad, dans le nord-ouest de l’Inde, le 23 mars.
SAM PANTHAKY / AFP

 

Le transport aérien indien est en train de tanguer dangereusement. Lui qui enregistrait allègrement autour de 20 % de croissance de son marché domestique par an vit, depuis dix-huit mois, une impressionnante déconfiture. C’est la faillite de Jet Airways, numéro deux dans le sous-continent, qui avait donné le coup d’envoi des mauvaises nouvelles, en disparaissant purement et simplement du ciel, en avril 2019. Mais la pandémie de Covid-19, comme partout ailleurs dans le monde, a entraîné de nombreux autres dégâts, aucun avion n’ayant volé dans le pays entre le 26 mars et le 24 mai.

La compagnie low cost IndiGo, lancée en 2006 et cotée en Bourse depuis 2015, a ainsi annoncé, le 20 juillet, qu’elle allait devoir licencier 10 % de ses employés en raison de la crise sanitaire en cours. Au 31 mars, lorsque le confinement de l’Inde a démarré, les effectifs de la compagnie s’établissaient, d’après un porte-parole, à 27 000 personnes.

Le coronavirus a mis du temps à se répandre dans le pays, mais avec désormais 50 000 nouveaux cas de contamination et plus de 700 décès enregistrés chaque jour, la situation commence à prendre des dimensions de plus en plus inquiétantes. L’Inde compte actuellement 1,5 million de cas et plus de 33 000 morts. « En l’état actuel des choses, il est impossible pour notre compagnie de traverser cette tempête économique sans faire des sacrifices », a expliqué dans un communiqué le PDG, Ronojoy Dutta.

 

La demande devrait fondre de 49 % en 2020

Dans un premier temps, ce dernier avait cherché à limiter l’impact financier de la pandémie sur les comptes d’IndiGo, numéro un en Inde avec environ 50 % de parts de marché, en décrétant, au mois de mai, des baisses de salaire allant de 5 % à 25 %, selon les catégories de personnel, et en imposant des congés sans solde graduels à toutes les catégories de personnel, jusqu’à l’été. Le 30 juin, 5,5 jours de congé sans solde supplémentaires avaient été imposés aux pilotes, soit, au total, dix jours non travaillés et non payés par mois jusqu’à nouvel ordre.

Mais cela n’a visiblement pas suffi. Les salariés licenciés toucheront « une prime de préavis et une indemnité de rupture de contrat » équivalente à un mois de salaire brut par année d’ancienneté dans l’entreprise, et en tout état de cause « trois mois de salaire au moins » au moment de partir, a promis le dirigeant qui, en outre, a déclaré, lundi 27 juillet, que les personnels cadres ou dirigeants subiraient, à compter du mois d’août, une baisse de salaire pouvant finalement aller jusqu’à 35 %, au lieu de 25 % jusqu’ici.

Selon l’Association internationale du transport aérien (IATA), la demande devrait fondre de 49 % cette année en Inde, et le chiffre d’affaires des compagnies locales reculer de 11,6 milliards de dollars (9,9 milliards d’euros). Le cabinet de conseil Capa, spécialisé dans le secteur aérien, estime pour sa part que le marché domestique indien pourrait avoir essuyé entre 3 milliards et 3,6 milliards de dollars de pertes d’activité sur le seul deuxième trimestre 2019 (?).

 

Décisions douloureuses

Dans le cadre du déconfinement progressif commencé pendant la seconde quinzaine du mois de mai dans certaines régions, le gouvernement de Narendra Modi a autorisé les compagnies domestiques à effectuer d’abord jusqu’à 33 % de leurs vols habituels, puis jusqu’à 45 %. Les intéressées disent néanmoins qu’elles ne sont pas en mesure d’atteindre un tel score et qu’elles tournent actuellement à 20 % ou 25 % de leurs capacités normales. Au mois de juin, a fait savoir la direction de l’aviation civile, seul 1,98 million de passagers ont pris l’avion, soit 83,5 % de moins qu’en juin 2019.

Outre IndiGo, qui, avant la crise sanitaire, passait pour une entreprise insatiable en étant devenue, en octobre 2019, le plus gros client de tous les temps d’Airbus, avec la commande ferme de 300 appareils de la famille A320neo destinés à s’ajouter à plusieurs commandes passées auprès de l’avionneur européen pour 420 premiers avions, d’autres transporteurs ont également pris des décisions douloureuses.

 

Vague de licenciements

Le numéro deux, SpiceJet, coté également en Bourse et contrôlé par l’homme d’affaires Ajay Singh, avait été sauvé in extremis de la faillite en 2015. Il vient de réduire le temps de vol de tous ses pilotes. GoAir, propriété du conglomérat Wadia, a mis en congé sans solde la plupart de ses pilotes. Vistara, filiale de Singapore Airlines et du groupe indien Tata, a diminué les salaires de certaines catégories de personnels et ramené de 70 heures à 20 heures le temps de vol mensuel de ses pilotes, et ce, jusqu’en décembre.

Quant à Air India, la compagnie publique nationale qui fait plus que jamais figure de star déchue, elle voit son avenir s’assombrir dangereusement. En grande difficulté financière et sous perfusion de l’Etat depuis des années, elle a dévoilé, le 23 juillet, un vaste plan de congés sans solde qui frappera ses employés pour une période de deux à six mois qui pourra être prolongée, pour certains, jusqu’à cinq ans. Elle a baissé de 50 % les plus gros salaires et pourrait annoncer à son tour une grande vague de licenciements aux alentours de la mi-août.

Sa privatisation, elle, est dans les limbes. Après une première tentative de vente au secteur privé avortée en juin 2018, le gouvernement Modi avait lancé un nouvel appel à candidatures début 2020, avec une date limite de dépôt des dossiers au 30 avril. En raison du confinement, les autorités ont repoussé l’échéance au 30 juin, puis au 31 août. Selon le Times of India, elles se seraient donné jusqu’à mars 2021 pour trouver un repreneur.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 29 juillet 2020