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Cinq appareils de Dassault Aviation arriveront mercredi sur la base d’Ambala. Au total, 36 avions de combat seront déployés d’ici à la fin 2021

Rapide, agile, polyvalent et très meurtrier. » C’est par cette sémantique guerrière que Jawed Ashraf, qui vient de prendre ses fonctions de nouvel ambassadeur d’Inde en France, a salué le Rafale, dont cinq exemplaires ont décollé dans la matinée du lundi 27 juillet depuis l’aéroport de Bordeaux Mérignac, à destination de l’Inde. Sortis ces derniers mois des chaînes de Dassault Aviation, les appareils en question sont les premiers des 36 commandés à la France par l’Indian Air Force en septembre 2016 pour 590 milliards de roupies (8 milliards d’euros au taux de change de l’époque).

Les clés du premier d’entre eux avaient été remises au ministre indien de la défense, Rajnath Singh, en octobre 2019, et depuis, il a fallu former en France pilotes et mécaniciens indiens à l’utilisation extrêmement pointue de ces avions truffés d’électronique. Les livraisons auraient dû démarrer au compte-gouttes à partir du mois d’avril mais l’épidémie de Covid-19 et le confinement respectif des deux pays ont entraîné un report du calendrier initial.

Accélérer la cadence

Entre-temps, un conflit frontalier a éclaté dans l’Himalaya entre la Chine et l’Inde. L’armée indienne accuse l’Armée populaire de libération d’avoir empiété son territoire au mois d’avril et, après deux affrontements au corps-à-corps entre les soldats des deux puissances nucléaires d’Asie, l’un le 6 mai, l’autre le 15 juin, elle a demandé à Dassault Aviation d’accélérer la cadence de livraison de ses Rafale. Les cinq exemplaires en route vers le sous-continent, certains biplaces, d’autres monoplaces, doivent parcourir environ 7 000 kilomètres. Une distance qui a nécessité, durant sa première moitié, plusieurs avitaillements en vol avec le soutien de l’armée de l’air française, jusqu’à l’escale sur la base aérienne Al Dhafra d’Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis, où les cinq avions ont atterri lundi. L’opération de convoyage prendra fin avec la seconde partie du voyage mercredi 29 juillet, jusqu’à l’Etat indien de l’Haryana, sur la base d’Ambala, proche de Chandigarh.

A terme, 18 Rafale y seront postés sous le nom de Golden Arrows (« flèches d’or »), en référence à l’escadron mythique de Mig-21 qui s’illustra en 1999 durant la guerre éclair de Kargil contre le Pakistan, au Cachemire. Les 18 autres seront, quant à eux, basés à Hasimara, tout près du Bhoutan. L’armée de l’air indienne a d’ores et déjà pris possession des cinq prochains Rafale, à Mérignac, et l’ensemble de la commande passée auprès de Dassault Aviation devrait avoir été livré d’ici à la fin de l’année 2021, au lieu du printemps 2022 prévu initialement.

« Détermination sans faille »

Selon les experts indiens du secteur de la défense, il était temps que l’Inde renforce ses capacités aériennes. Son armée dispose actuellement d’une trentaine d’escadrons alors qu’il lui en faudrait 42 pour pouvoir, dans le pire des scénarios géopolitiques, mener une guerre simultanée contre ses deux principaux ennemis, le Pakistan et la Chine. Islamabad possède des Falcon F-16 américains et des Thunder JF-17 de conception chinoise, tandis que Pékin aurait à sa disposition pas moins de 600 avions de combat de dernière génération.

Les cinq premiers Rafale sont opérationnels et pourraient être déployés au Ladakh, fait savoir l’entourage du chef de l’Indian Air Force, le maréchal Bhadauria. Eric Trappier, le PDG de Dassault Aviation, se dit « extrêmement impressionné par l’incroyable efficacité et la détermination sans faille » dont font preuve l’armée de l’air indienne et le ministère indien de la défense « pour s’approprier rapidement les différents aspects du Rafale, afin de conforter la souveraineté de l’Inde ».

Celle-ci devrait néanmoins en rester là pour le moment avec l’avionneur français. Après avoir formulé en mai 2017 une demande internationale d’informations pour la fourniture de 57 avions de combat destinés à la marine indienne et une autre en avril 2018 pour 110 appareils destinés à l’Indian Air Force, Delhi a décidé en mars d’opter pour 83 Tejas produits par le constructeur national Hindustan Aeronautics Limited (HAL), basé à Bangalore, pour plus de 5 milliards d’euros.

Début juillet, le ministre Rajnath Singh a par ailleurs annoncé à son retour d’un voyage à Moscou la commande de 12 Soukhoï Su-30MKI qui seront assemblés par HAL, ainsi que l’achat de 21 Mig-29 de fabrication russe et la remise à niveau de 59 autres Mig-29 déjà en possession de l’Inde, pour un total de 2 milliards d’euros.

De quoi renforcer encore la dépendance de l’Inde vis-à-vis de la Russie. Selon le Stimson Center de Washington, « 86 % des équipements actuels de l’armée indienne » proviennent de ce pays et depuis l’arrivée au pouvoir du nationaliste Narendra Modi en 2014, Delhi a effectué auprès de lui « plus de 55 % »de ses achats d’armement.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 28 juillet 2020.