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Dessin de Côté

 

Depuis le tremblement de terre de 2015 et la crise qui l’avait frappé, le pays compte 350 start-up boostées par le commerce électronique. De la mode équitable au vélo partagé, de jeunes entrepreneurs rêvent d’autosuffisance.

 

—South China Morning Post

Hong Kong

Quand Meena Gurung a terminé ses études de mode il y a quatre ans, son diplôme en poche, elle a tout de suite quitté l’Irlande pour regagner son pays natal, le Népal. Plutôt que de faire carrière à l’étranger, à 28 ans, elle avait à cœur de créer sa propre marque de vêtements respectueuse de l’environnement. Un rêve qui l’a conduit à créer son atelier, le Bora Studio, qu’elle a ouvert après avoir fait un stage d’un an auprès d’un artiste népalais.“J’ai toujours pensé qu’il était de notre devoir d’utiliser ce que nous avions et de fabriquer la meilleure qualité possible”, explique-telle, “j’aimerais que le Népal se forge une identité propre et devienne autosuffisant.”

Bora Studio fait partie des quelque 350 start-up qui ont émergé au Népal depuis 2015, l’année de l’effondrement du tourisme après un terrible tremblement de terre qui a fait près de 9 000 morts. De plus, quelques mois plus tard, l’Inde avait imposé au pays un blocus déguisé sur le Népal enclavé, à la fois commercial et humanitaire, qui avait entraîné l’économie dans une nouvelle spirale négative. La croissance du PIB du Népal était alors tombée de 3,32 % en 2014-2015 à 0,59 % en 2015-2016. Environ 5,6 millions de personnes, soit près d’un cinquième de la population – qui s’élève à 28,1 millions d’habitants –, avaient alors perdu leur emploi.

Pour aider le pays à faire face à son isolement forcé, de nombreux chefs d’entreprise avaient commencé à fournir des solutions pour réduire la dépendance du Népal vis-à-vis des importations, expliquent des spécialistes. Le Népal étant coincé entre l’Inde et la Chine, plus de 80 % des produits y sont importés, dont le pétrole, l’or, le fer et l’acier, les produits pharmaceutiques, le ciment et les appareils électroniques.

Ces start-up proposent divers biens et services, allant de l’habillement aux produits de haute technologie, et couvrent des secteurs aussi variés que l’horticulture, les chaînes d’alimentation bio, l’aide à la reprise d’activités post-sinistre ou encore l’industrie automobile. Leurs dirigeants sont en général âgés de 22 à 35 ans et ont fait leurs études universitaires à l’étranger. Certaines n’ont démarré qu’avec une ou deux personnes et un capital qui s’élevait à seulement 70 000 roupies népalaises [515 euros]. Parmi les marques montantes, la chaîne de cafés Red Mud Coffee, le site de commerce en ligne Foodmandu, et l’application de covoiturage Tootle. Même si la plupart des produits s’adressent au marché local, certains articles, en particulier dans le domaine du textile, de l’habillement, du thé, du café et des bouteilles en plastique PET, sont exportés. Au Népal, les cinq principaux produits d’exportation sont l’huile de palme, le café, le thé, les épices et les textiles.

Nées de l’urgence. La notion même de start-up est nouvelle dans ce pays où de grandes entreprises familiales dominent le secteur privé, qui emploie environ 1,75 million de personnes et contribue à hauteur de 22 % au PIB. Chandan Sapkota, un économiste de Katmandu, explique qu’après le tremblement de terre de jeunes entrepreneurs ont commencé à chercher des solutions à des défis logistiques de taille et les moyens de faciliter la distribution de l’aide d’urgence. “De même, pendant le blocus, des start-up de voitures et vélos partagés ont vu le jour dans le but de soulager le réseau de transport.”

Shabda Gyawali, directeur de l’investissement de la fondation népalaise Dolma Impact Fund, a observé l’apparition de toute une série de sites de commerce en ligne après 2015 : “Après le blocus, on a vu naître un élan en faveur de l’autonomie du Népal en matière de sécurité énergétique, d’énergie hydraulique et d’agriculture, et les entreprises urbaines travaillant dans le domaine du transport, de la logistique, du commerce électronique et de la fintech ont également pris de l’ampleur.”

Puspa Sharma, le directeur général de l’Observatoire sud-asiatique du commerce, de l’économie et de l’environnement, explique qu’un grand nombre de projets hydroélectriques sont en cours de développement : “D’ici quelques années, le Népal pourrait non seulement avoir assez d’électricité pour satisfaire sa consommation domestique, mais devrait pouvoir aussi en exporter une partie.”

En valeur, les importations du Népal sont quinze fois plus importantes que ses exportations : “Avec une production annuelle d’environ 30 milliards de dollars, l’économie népalaise importe chaque année des marchandises pour l’équivalent de 15 milliards de dollars, alors que ses exportations ne lui rapportent qu’1 milliard de dollars par an”, précise Puspa Sharma.

Pour les spécialistes, de nombreux autres facteurs ont favorisé l’expansion des start-up : la stabilité politique, l’émergence des technologies numériques, l’arrivée de financements provenant de l’actionnariat privé et du capital-risque, ainsi que la visibilité croissante des jeunes Népalais sur la scène internationale. Selon Shabda Gyawali, un an après le tremblement de terre, les demandes de crédits dans le secteur privé ont repris de plus belle, et la bourse s’est sensiblement raffermie à la suite de la promulgation de la Constitution népalaise.

Même si l’on s’attendait à une reprise, le taux de croissance a dépassé les prévisions. “En 2016, le taux de croissance du PIB a été estimé par la banque centrale à 7,7 %, un niveau jamais enregistré au Népal depuis plus de vingt ans”, souligne Shabda Gyawali. L’amélioration de l’approvisionnement en électricité et le développement de l’accès à Internet, qui concerne désormais plus de 17,5 millions d’utilisateurs, ont “favorisé le décollage du commerce électronique”, poursuit-il.

Les économistes mettent cependant en garde : les start-up ne pourront, à elles seules, aider le Népal à devenir autonome ; il serait “irréaliste” de ne pas continuer à attirer les investissements étrangers. En 2018-2019, les investissements directs étrangers (IDE) au Népal ont atteint à peine 161 millions de dollars, le deuxième plus bas IDE en Asie du Sud. Compte tenu de sa situation géographique, le Népal est particulièrement bien placé pour recevoir des investissements de l’Inde et de la Chine. Selon le ministère népalais de l’Industrie, l’Inde s’est engagée en 2018-2019 à investir dans 53 projets, dont la construction d’une ligne ferroviaire stratégique entre Katmandou et la ville frontalière de Raxaul, au Bihar [État du nord-est de l’Inde]. Au cours de la même période, la Chine a investi dans 160 projets : par exemple, la société Huaxin Cement Narayani Pvt, une coentreprise népalo-chinoise, participe à la construction d’une cimenterie au Népal d’une valeur de 140 millions de dollars.

Mais rares sont pour l’instant les startup népalaises à avoir attiré l’attention des entreprises indiennes ou chinoises. “Les investissements indiens et chinois au Népal se concentrent sur des projets traditionnels d’infrastructures nécessitant de lourds moyens dans les secteurs de l’hydroélectricité, du ciment et de l’industrie manufacturière, ainsi que dans les services (les restaurants, les hôtels, l’éducation et les soins de santé, etc.), plutôt que sur des petites start-up avec de jeunes chefs d’entreprise”, explique Shabda Gyawali.

Les tracasseries administratives et un seuil minimum d’investissement de 500 000 dollars pour les étrangers sont autant d’éléments susceptibles de décourager les investissements dans les jeunes entreprises népalaises. Le Népal ne dispose pas de solides infrastructures manufacturières, avance Bu Suraj Shrestha, 33 ans, le PDG d’Anthropose, la seule marque de lunetterie du Népal, ce qui le rend “toujours dépendant en affaires vis-à-vis de la Chine et de l’Inde”. De fait, Anthropose fait fabriquer ses produits en Chine.

Rhea Pradhan, 25 ans, styliste de mode et blogueuse, explique que le marché de la mode éphémère ( fast fashion) est dominé par la Chine : “Les produits chinois sont prisés car abordables. On peut trouver un tee-shirt en polyester à moins d’un dollar, et un pantalon pour trois dollars. Les marques locales ne peuvent se permettre de vendre à des prix aussi bon marché car les coûts de production ici sont élevés.”

Les start-up népalaises qui ont attiré l’attention des entreprises indiennes ou chinoises sont encore rares.

Les capitaux manquent. De fortes taxes, l’absence de politiques favorisant la création d’entreprises, des obstacles réglementaires et la paperasserie nécessaire pour l’obtention de permis administratifs sont autant de freins à l’innovation et à l’esprit d’entreprise au Népal. De fait, l’an dernier, le Népal est arrivé 109e sur 126 pays au Global Innovation Index, le classement mondial de l’innovation. Pour Ajay Shrestha, ancien président du Forum des jeunes chefs d’entreprise népalais, le plus grand défi consiste à lever des capitaux, car les banques ne proposent que des prêts sur garantie, avec une préférence pour les garanties immobilières. “Beaucoup de start-up subissent d’abord des pertes avant de décoller ou sont contraintes de fermer dès les premières années, car le capital-risque n’est pas disponible du fait de cet écosystème primitif”, explique-t-il.

Le Népal pourrait voir la roue de la fortune tourner en sa faveur, pense la styliste Meena Gurung, lorsque ces“obstacles” seront levés. Les jeunes entreprises népalaises ont le “potentiel requis pour faire des affaires à l’international”, affirme-t-elle. L’image de l’entrepreneur attire de plus en plus de jeunes, affirme Ranjan Ojha, qui a créé l’École népalaise de l’entrepreneuriat en 2016.“Désormais, on trouve parmi les classes moyennes inférieures comme supérieures des hommes et des femmes qui veulent entreprendre et contribuer à l’économie du pays.”

Sonia Sarkar, South China Morning Post (Hong Kong) le 5 juillet 2020

In Courrier International.com le 23 juillet 2020 (N°1551-52-53)

 

SOURCE

SOUTH CHINA MORNING POST

Hong Kong

Quotidien, 100 000 ex.

scmp.com

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