Blue Flower

 

 

 

 

Chaque nuit à Bangalore, le fils de 18 mois de Parvez Shaikh s'éveille en pleurs pour réclamer sa mère restée aux États-Unis. La suspension de visas américains a laissé cette famille indienne, comme des centaines d'autres, éclatée en deux points opposés du globe.

Le consultant en management et ses deux enfants sont coincés dans le sud de l'Inde depuis le mois de mars, lorsque le géant asiatique a décrété un confinement national et suspendu les vols internationaux en réponse à la pandémie de coronavirus.

Mais cet Indien de 33 ans était alors loin d'imaginer qu'il se retrouverait même interdit de rentrer aux États-Unis, où lui et sa femme, une ingénieure informatique, vivent depuis sept ans.

En campagne pour sa réélection, le président américain Donald Trump a le mois dernier donné un nouveau tour de vis migratoire en gelant les cartes vertes et de nombreux visas de travail jusqu'en 2021, au nom de la lutte contre le chômage.

Washington a également interdit d'entrée sur son territoire les détenteurs de ces visas qui se trouvaient hors des États-Unis et qui devaient valider leur extension au moment de l'entrée en vigueur de la mesure.

"Mes enfants me demandent si quelqu'un a volé notre maison. Parfois ils cherchent leur peluche préférée (...) ou leur livre favori et je n'ai pas de réponse", relate à l'AFP Parvez Shaikh, qui rendait visite à sa famille en Inde au moment de l'arrêt des vols dans le pays d'Asie du Sud.

"Nos enfants ne connaissent aucun autre foyer car ils sont nés aux États-Unis", confie-t-il, ajoutant que le stress engendré par la situation semble avoir ralenti leur croissance, une inquiétude supplémentaire pour les parents.

- Décret critiqué -

Le gel des visas ordonné par l'administration Trump frappe particulièrement les Indiens, qui constituent jusqu'à 75% des détenteurs des visas H1-B, l'une des catégories concernées par le décret et très utilisée par les entreprises du secteur des hautes technologies.

Après que ses parents ont investi toutes leurs économies dans ses études, Bhaagya - un pseudonyme - pensait avoir touché le gros lot lorsqu'elle a décroché un travail bien payé comme ingénieure informatique aux États-Unis il y a cinq ans.

Grâce à cet emploi, la jeune femme de 31 ans, venue en visite en Inde en février, pouvait même payer les études de sa soeur aux États-Unis. Aujourd'hui bloquée dans son pays, elle craint de perdre son poste, avec des conséquences pour toute sa famille.

"Ma soeur ne peut pas payer l'université si je perds mon travail, ce qui signifie qu'elle perdrait aussi son visa étudiant", témoigne-t-elle.

La réforme migratoire est l'une des promesses clés de la campagne du président américain pour sa réélection lors du scrutin de novembre. Mais ses détracteurs jugent la mesure contre-productive pour l'économie américaine.

Certaines multinationales pourraient en effet transférer des postes hors des États-Unis plutôt que d'embaucher des candidats locaux, suggère Harpreet Singh, un ingénieur indien bloqué en Inde depuis mars.

"Mon entreprise réfléchit à basculer nombre de ses employés sur un régime de salaires indiens si la situation ne s'améliore pas", indique-t-il à l'AFP.

- Fin du rêve américain -

La réussite de la Silicon Valley doit beaucoup à sa capacité à attirer des talents venus de l'international. Du PDG de Microsoft Satya Nadella à celui de Google Sundar Pichai, beaucoup d'Indiens ou de personnes d'origine indienne y occupent des postes à responsabilités.

Pour Milan Vaishnav, directeur du programme Asie du Sud au groupe de réflexion américain Carnegie Endowment for International Peace, la décision du gouvernement Trump sur les visas revient à "s'infliger soi-même une blessure".

"La Maison Blanche pense que ces mesures fonctionneront très bien sur sa base électorale", dit-il à l'AFP. "En réalité, cela aura un effet profondément négatif qui fera du mal aux personnes que Trump prétend aider."

La ligne dure de Washington sur la question migratoire pourrait aussi pousser les aspirants aux visas, notamment indiens, à aller chercher des opportunités dans d'autres pays.

Employé d'une grande banque internationale à Dallas (Texas), le mari de Sindhu Sudhakar avait refusé des offres d'emploi au Royaume-Uni et dans l'Union européenne, préférant s'installer aux États-Unis.

Venue avec son fils de sept ans en Inde pour voir sa belle-mère malade et coincée sur place depuis, cette femme de 33 ans se prépare désormais mentalement à passer le reste de l'année loin de son mari. Et reconsidère sérieusement leurs choix de vie.

"Nous vivions le rêve américain", déclare-t-elle. "Mais vu l'imprévisibilité de ce gouvernement, nous nous demandons si nous avons vraiment notre place là-bas."

AFP, in Notre Temps.com le 16 juillet 2020