Blue Flower

"La société indienne agit de manière à dissuader les gens de la contester"


C’est le coup de cœur de l’été des éditions Albin Michel. Renouant avec la veine féminine et subtilement sociale de Compartiment pour dames, le nouveau roman d’Anita Nair, Quand viennent les cyclones, dresse le portrait d’Indiens soumis aux bourrasques d’un vent nouveau. Rencontre.

 

Dans les bacs français depuis le mois de mai, le livre est paru en Inde en février dernier. Réactions ?
Il a été épuisé en quelques semaines, preuve que le public me suit ! Je reçois beaucoup de témoignages via mon site Internet. 60% de femmes, 40% d'hommes. Pour moi, il n'y a rien de plus gratifiant que d'entendre les gens dire qu'ils se sentent proches de mes personnages, qu'ils s'identifient à eux. Les réactions négatives viennent de certains critiques, pour qui un roman devrait être pur divertissement. Moi, j'aime qu'un livre donne à réfléchir.

Ton livre montre le portrait de quatre générations de femmes…
Le personnage de Mira est central, mais toutes les femmes autour d'elle (sa mère, sa grand-mère et sa fille) ont un rôle à jouer dans sa vie, elles l'amènent à s'interroger. D'une certaine façon, toutes représentent une période de l'Inde : Lili, la plus vieille, dans sa façon de se comporter, symbolise le pays d'avant l'indépendance. Saro, beaucoup plus raide et formelle, est typique de ce qu'était l'Inde post-coloniale. Nayantara, la plus jeune, porte l'ouverture et le dynamisme affirmé de la nouvelle génération. Quant à Mira, femme au foyer de 44 ans qui voit son petit monde s'effriter et sa vie changer quand son mari décide de la plaquer, elle est coupée entre tous ces mondes.

Un autre personnage révélateur est celui de Smriti, enfant de la diaspora…
La première génération est partie à l'étranger pour améliorer ses conditions d'existence; elle y a mis tout son cœur, au point de vivre une sorte de "renaissance". Pour la deuxième, en revanche, la position est inconfortable ; elle a du mal à se situer. Pour Smriti, née et grandie aux Etats-Unis, le divorce de ses parents marque la perte de tous ses repères. A la recherche de racines,  elle commence à regarder vers le pays de ses origines, afin d'essayer de comprendre son contexte et trouver sa place.

Pourquoi en avoir fait une militante contre l'avortement des fœtus féminins ?
Quand son personnage a commencé à prendre de la place dans le roman, je me suis demandé ce qui pouvait l'intéresser. A ce moment-là, j'ai lu quelque chose sur ces pratiques, encore courantes en Inde (1). Je me suis dit que Smriti, elle-même sorte d'enfant perdue, ne pouvait qu'avoir à cœur de s'y investir, afin d'œuvrer concrètement au changement.

Une cause qui te touche ?
Oui ; c'est sûrement pour ça que je parviens à transcrire ce que ressent Smriti. Une enquête de l'Unicef a révélé récemment qu'environ 2000 fœtus féminins étaient illégalement avortés en Inde chaque jour… Comme c'est devenu une pratique lucrative, génératrice de revenus, personne ne veut y mettre fin. (2)

Le livre interroge aussi la question de la sexualité…
Un sujet dont personne ne parle en Inde ! On aime manger, on en discute ; on aime les fringues, on en discute ; on aime l'art, on en discute. Pourquoi n'en est-il pas de même avec la sexualité ? Alors que c'est un aspect naturel de notre vie, on le renie – comme si c'était honteux ou ça n'existait pas. De quoi créer, en chaque individu, un fort niveau de frustration.

Pourquoi donner une voix à Jak, le NRI, mais pas à Giri, le mari ?
Giri est typique de la plupart des hommes indiens. Il a ses bons côtés : ce n'est pas parce que son mariage n'a pas fonctionné qu'il est un mauvais bougre, mais il ne parvient pas à parler, il est incapable d'exprimer ce qu'il ressent. Jak, lui, ose montrer qu'il est sensible. Il est une sorte d'inspiration pour les hommes indiens.

La société que tu dépeins peut sembler violente, dans sa manière de ne pas permettre aux gens d'exprimer ce qu'ils sont...En psychanalyse, on parle de comportement "passif agressif". La société indienne n'est pas ouvertement violente, mais elle agit de manière à dissuader les gens de la contester. C'est la façon dont nos leaders ont toujours réussi à contenir la liberté d'expression.

Le livre se passe à Bangalore. Une ville révélatrice ?
C'était une bourgade très calme jusqu'à ce que des firmes high tech et de grandes sociétés s'y installent dans les années 90, provoquant un changement soudain et massif dans le tissu social. D'une ville nonchalante, décontractée, elle est devenue du jour au lendemain une cité agressive, complexe, difficile à vivre. J'y suis installée depuis près de vingt ans, j'ai assisté à ce changement.

Un changement comme un cyclone !
Personne n'invite les cyclones, ils arrivent, c'est tout. Et dévastent la vie de gens qui n'ont rien fait pour mériter ça. Une fois la tempête passée, t'as le choix : soit tu restes assis à te lamenter, soit tu te demandes comment faire pour avancer et reconstruire ta vie malgré tout. Mira et tous les personnages de mon roman sont de ceux-là.

Es-tu une activiste ?
Participer à la conception de stratégies et à la mise en place d'actions politiques, ce n'est pas mon truc. Mon engagement passe par mes écrits. Ma force, c'est d'être capable, par la plume, de pointer les problèmes et de dire aux gens : "regardez".

 

(1) Du fait de la tradition du système de dot – payable par les parents de la mariée et non de l'époux – synonymes de difficulté financière pour certaines familles pauvres.

(2)  Selon l'Unicef, la population indienne manquerait de cinquante millions de femmes. Il y a actuellement moins de 93 femmes pour 100 hommes, alors que la moyenne dans le monde est de 105 femmes pour 100 hommes.

 

Réjane Ereau, Aujourd'hui l'Inde, le 21 juin 2010