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Le gouvernement vient d’ouvrir à la concurrence son réseau de chemin de fer d’un autre âge.

Un train, à Amritsar, dans la province du Penjab. Les candidats intéressés par la privatisation des chemins de fer indiens pourront obtenir des concessions de trente-cinq ans sur 109 lignes, à condition d’utiliser des wagons et des locomotives fabriqués dans le pays. 
Sameer Sehgal/Hindustan Times/REX/SIPA/Sameer Sehgal/Hindustan Times/RE


 

Parcourir l’Inde en train offre une expérience à nul autre pareil, celle de voyager dans le temps. Banquettes en cuir marron qui sentent bon les années 1980, retards en série, locomotive qui s’arrête sans crier gare pendant plusieurs minutes avant de sortir lentement de sa torpeur pour reprendre son élan…

La compagnie publique des chemins de fer indiens sait enseigner la patience à ses clients. Les meilleurs trains, les «Shatabdi», roulent à 50 km/h de moyenne. Le réseau ferroviaire et le matériel roulant ont tellement besoin d’investissements que le 2 juillet, le ministère du rail a annoncé l’ouverture du réseau au secteur privé. Les candidats intéressés pourront obtenir des concessions de trente-cinq ans sur 109 lignes, à condition d’utiliser des wagons et des locomotives fabriqués en Inde. Le gouvernement fédéral espère injecter 3,5 milliards d’euros dans le réseau et mettre en service des trains capables de filer à 160 km/h.

Le gouvernement fédéral espère injecter 3,5 milliards d’euros dans le réseau et mettre en service des trains capables de filer à 160 km/h.

Cette annonce est le dernier volet d’une stratégie ambitieuse de privatisations visant à lever des fonds pour maîtriser le déficit public alors que la croissance ne cesse de ralentir depuis quatre ans. Pis, le PIB devrait reculer de 5 % cette année à cause de la pandémie de Covid-19.

Le ministère des Finances dit avoir vendu 22 milliards d’euros d’actifs depuis 2016. Et ce n’est pas fini. Le gouvernement fondamentaliste hindou s’est fixé un objectif de 25 milliards d’euros de cessions pour l’exercice fiscal 2020-2021. C’est du jamais vu dans l’histoire économique indienne. Le pays fut une économie mixte pendant plus de quarante ans jusqu’à ce qu’en 1991, le gouvernement lance des réformes qui donnèrent plus de marges de manœuvre aux entrepreneurs privés sans aller jusqu’à privatiser. Une première vague de cessions eut lieu au début des années 2000. Aujourd’hui, le pouvoir fédéral est majoritaire au capital de 264 sociétés dans les télécommunications, les transports, l’énergie, les mines et les engrais entre autres.

Si le gouvernement du premier ministre Modi veut privatiser, ce n’est pas uniquement pour contenir le déficit. Il veut améliorer la gestion et la rentabilité de ces entreprises. «Désinvestir accroît la performance des sociétés (publiques), la productivité et leur capacité à créer de la richesse. Cela aurait un effet bénéfique sur d’autres secteurs de l’économie. Une politique de désinvestissement agressive (…) donnerait des marges de manœuvre pour investir dans les infrastructures, notamment les routes, le réseau de distribution électrique, (…) ferroviaire, et les infrastructures urbaines», martèle le rapport sur l’état de l’économie présenté le 31 janvier par le conseiller économique du gouvernement, Krishnamurthy Subramanian. Les experts gouvernementaux fondent leur affirmation sur un audit de onze sociétés privatisées entre 1999 et 2004.

Outre l’ouverture du ferroviaire à la concurrence, l’État cherche depuis novembre 2019 à privatiser le groupe pétrolier BPCL, la Container Corporation of India, la Shipping Corporation of India, le producteur d’électricité THDC et la North Eastern Electric Power Corporation. La compagnie aérienne Air India est également à vendre.

«La plupart des entités publiques rentables»

Problème : céder tout ou partie du capital d’entreprises publiques présente des avantages et des inconvénients. La cession de 100 % du capital d’Air India débarrasserait l’État d’un poids qui, outre des pertes récurrentes, traînait 3 milliards d’euros de dette au début de l’année. En revanche, le rapport sur l’état de l’économie admet que «la plupart de ces entités publiques sont rentables». Sur 202 entreprises passées au crible, seul un tiers d’entre elles sont déficitaires. Ainsi, BPCL, dont 53 % du capital est à vendre, a réalisé 1,1 milliard d’euros de bénéfice net ces deux dernières années. «Le gouvernement a toujours exigé de ces sociétés qu’elles lui versent de généreux dividendes ou qu’elles renflouent d’autres entreprises en prenant une participation au capital», explique Kunal Kundu, analyste à la Société générale. C’est dire si le secteur public peut être une source de trésorerie. «La question de la privatisation est à double tranchant, ajoute Kunal Kundu. Privatiser des sociétés bénéficiaires pénaliserait les recettes de l’État. Mais cela permettrait à ces groupes de mieux utiliser leurs capacités financières pour se développer.» D’autres entités paraissent néanmoins invendables. Le gouvernement tente de trouver un acheteur pour Air India depuis l’an 2000! Mal menée, la vague de privatisations verrait l’État céder ses meilleurs actifs et conserver les sociétés déficitaires.

Emmanuel Derville, Le Figaro.fr le 10 juillet 2020

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