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« Rita sauvée des eaux », de Sophie Legoubin-Caupeil et Alice Charbin : le tumulte indien et le chaos des sentiments

Les deux autrices signent « Rita sauvée des eaux », un lumineux roman graphique dans l’Inde d’hier et d’aujourd’hui.

Une planche extraite de « Rita sauvée des eaux », de Sophie Legoubin-Caupeil et Alice Charbin.Une planche extraite de « Rita sauvée des eaux », de Sophie Legoubin-Caupeil et Alice Charbin. Delcourt

 

Il y a une publicité pour des saris en soie « for ladies » et un vendeur de chapatis endormi derrière sa charrette. Il y a des affiches électorales avec la moustache de Modi et des inscriptions en tamoul. Il y a aussi une décapiteuse de noix de coco, un touriste qui boit leur jus à la paille, des rickshaws pétaradants, une remorque si chargée de coton qu’elle n’est plus qu’une balle blanche bringuebalant sur deux roues. Et puis, bien sûr, il y a des vaches sur les trottoirs, l’une blanche, trottant gaillardement vers ses occupations, l’autre jaune, en pleine méditation transcendantale…

Dès la couverture de Rita sauvée des eaux, c’est toute l’Inde du Sud qui vous saute au visage. Nous sommes dans une rue de Pondichéry, un matin ordinaire. Enfin, pas tout à fait. Car au centre de l’image, il y a aussi, dans une voiture des années 1950, une jeune femme assise à l’arrière, qui s’éloigne comme dans un film. On la devine de dos, les cheveux au vent et le ventre noué. Elle part « poser des mots sur l’avenir » pour « le rattacher au passé ». Elucider son histoire. S’en libérer.

Premier roman graphique et autobiographique

Cette femme, c’est Sophie Legoubin-Caupeil, l’autrice de ce très émouvant premier roman, tout à la fois graphique et autobiographique. L’Inde, c’est peu dire qu’elle la connaît. « Après quarante voyages au pays de Gandhi, les Indiens me semblent toujours aussi cinglés et drôles », écrit-elle, en insistant sur leur témérité, leur sens de l’humour et « une forme bien particulière d’attention à l’autre ». Dans l’un des nombreux retours en arrière, on la voit, petite, s’y rendant, année après année, en famille et… en voiture ! Paris, Ankara, Téhéran, Kaboul, Lahore et enfin Delhi – une belle et peu commune éducation !

Mais un jour, le premier de janvier 1987, le drame survient. Sur une plage des environs de Madras, le père de Sophie voit une jeune Indienne se noyer – elle est en voyage de noces, ne sait pas nager. Sans hésiter, l’homme plonge et la sauve, mais lui en meurt. Une vie donnée pour une vie sauvée. Sophie est adolescente alors. Vingt-huit ans tard, mariée et mère de famille, elle décide de partir à la recherche de cette Indienne dont elle ne sait rien, même pas le nom, mais qui a changé son destin et va le changer encore.

L’art de ne pas se vivre en victime

Rita sauvée des eaux est une quête : une femme en cherche une autre et se trouve elle-même. Un temple de papier à la gloire de la mémoire, de l’instinct de survie. C’est aussi une offrande au père, une méditation sur le destin, la transmission, l’art de ne pas se vivre en victime. Enfin Rita… est une déclaration d’amour à l’Inde. On y glane de précieux détails sur la société d’aujourd’hui : pourquoi Rita n’a-t-elle plus jamais fait signe après son sauvetage ? Craignait-elle quelque chose ? Ou sa (belle-) famille ? L’aurait-on sommée de se taire ? Etonnant comme on négocie avec la vérité lorsqu’il en va de la survie d’un beau mariage arrangé, dans une riche famille indienne…

La plume de Sophie Legoubin-Caupeil est subtile, jamais larmoyante. En exergue, elle a placé des phrases d’Andrée Chedid ou de James Baldwin. Une, aussi, d’Anne Dufourmantelle, qui résonne étrangement lorsqu’on sait que la philosophe est morte, en 2017, en voulant sauver un enfant de la noyade, elle aussi. « Et si le risque traçait un territoire avant même de réaliser un acte, s’il supposait une certaine manière d’être au monde, construisait une ligne d’horizon… Risquer sa vie, c’est d’abord peut-être ne pas mourir », écrivait-elle dans Eloge du risque (Payot, 2011).

Admirables trouvailles graphiques

« Une certaine manière d’être au monde », voila ce qui se dégage du texte de Sophie Legoubin-Caupeil. Sous les pinceaux si expressifs d’Alice Charbin – qui elle aussi a vécu dans le Tamil Nadu –, le tumulte indien fait écho au chaos des sentiments. L’illustratrice apporte ici son humour tendre et sa force vitale. Mais aussi ses trouvailles graphiques, admirables, pour signifier les allers-retours entre le passé et le présent, le réel et le fantasmé, la présence impalpable de la mythologie hindouiste et toutes les projections mentales de la narratrice lorsqu’elle reçoit le premier texto de la fameuse Rita.

Car à la fin de ce lumineux « à quatre mains », Sophie, oui, retrouve Rita. On ne dira pas qui elle est. Ni ce qu’elle a gardé elle-même de cette histoire. Ou ce qu’elle a fait de sa vie sauve. On notera seulement que c’est au moment de Navrati, l’une des plus importantes fêtes hindoues, que les deux femmes se retrouvent. Une fête qui « célèbre l’énergie féminine divine et représente la victoire du bien sûr le mal ».

Florence Noiville, Le Monde.fr le 8 juillet 2020

 

 

« Rita sauvée des eaux », de Sophie Legoubin-Caupeil (scénario) et Alice Charbin (dessin), Delcourt, 176 p., 22,95 €, numérique 16 €.

 
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