Blue Flower

 

Pour s’être mariée à un dalit, Kausalya a été victime d’un crime d’honneur commandité par son propre père, qui après avoir été condamné à mort, vient d’être acquitté.

 

Manifestation pour dénoncer le traitement réservé à la caste des dalits, à Bombay, en août 2016.Manifestation pour dénoncer le traitement réservé à la caste des dalits, à Bombay, en août 2016.
DANISH SIDDIQUI / REUTERS

 

LETTRE DE NEW DELHI

Elle appartient à la caste des thevar, lui était un pallar, c’est-à-dire un dalit, l’ancien nom donné aux intouchables, les Indiens les plus bas dans la hiérarchie sociale. Kausalya et Sankar, deux étudiants du Tamil Nadu, un État du sud de l’Inde, se sont mariés en 2015 malgré l’interdit des parents et le tabou culturel. En Inde, le mariage intercaste est banni. Bien souvent, les jeunes filles doivent épouser un homme choisi par les parents et appartenant à la même communauté.

Leur histoire d’amour s’est terminée dans le sang, huit mois après leur union. Le 13 mars 2016, le couple s’attardait dans la ville d’Udumalpet pour acheter une chemise, lorsque cinq hommes à moto, armés de couteaux et de sabres, les ont sauvagement attaqués. Le jeune homme, 22 ans, sur le point d’obtenir son diplôme d’ingénieur, succombera quelques minutes après son arrivée à l’hôpital, le cou entaillé jusqu’à l’os. La jeune femme, 19 ans, grièvement blessée à la tête, qui avait mis entre parenthèses ses études universitaires pour gagner un peu d’argent, a survécu.

Le meurtre avait été commandité par son propre père. Un « crime d’honneur » encore courant en Inde. Selon des statistiques des Nations unies (ONU), plus de 1 000 cas seraient répertoriés chaque année dans le sous-continent.

Le drame a profondément ému l’Inde, car la scène filmée par des caméras de vidéo surveillance avait été largement diffusée sur les réseaux sociaux et relatée dans la presse. La justice a prononcé en première instance, en décembre 2017, les peines maximales, la mort pour le père comme pour les cinq assaillants. Mais la Haute Cour de Madras vient d’invalider le jugement. Les juges d’appel ont décidé d’acquitter le père, d’ordonner sa libération, et ils ont commué la condamnation à mort des cinq assaillants en peine de prison de vingt-cinq ans. La mère a été acquittée comme en première instance. La décision des magistrats s’apparente à un nouveau coup de poignard pour Kausalya, qui vit sous protection policière depuis l’assassinat de son mari.

Conflits intercastes

Ce rebondissement souligne l’ambivalence de l’Inde sur la question des castes. Capable d’instaurer une discrimination positive en faveur des basses castes ou de désigner un dalit à la présidence de la République, le pays se montre incapable de supprimer un système inégalitaire, endogame, fermé, qui continue d’opprimer une grande partie de la population. Les dalits seraient environ 300 millions en Inde.

 

Manifestation pour dénoncer le traitement réservé à la caste des dalits, à Bombay, en août 2016.Manifestation pour dénoncer le traitement réservé à la caste des dalits, à Bombay, en août 2016.
 DANISH SIDDIQUI / REUTERS

 

Le drame de Kausalya et Sankar montre aussi l’évolution des conflits intercastes, qui ne sont plus seulement dus aux hautes castes, mais qui sont devenus majoritairement le fait des groupes sociaux situés au bas de la hiérarchie. C’est le cas des shudras, classés quatrième dans le système castéiste, derrière les brahmanes, les kshatriya et les vaishya. Souvent paysans, ils appartiennent à la catégorie des other backward classes, « autres classes défavorisées », qui bénéficient de quotas de places dans la fonction publique, les assemblées élues, l’université, comme les dalits qui eux restent les vrais parias de l’Inde, considérés comme des êtres impurs et assignés aux tâches les plus rebutantes.

Dans la mythologie, les dalits ne sont pas nés du corps de l’être suprême comme les autres castes, mais de la terre. Les brahmanes, au sommet de la hiérarchie, la caste des prêtres et des enseignants, sont issus de la bouche du créateur. Ils sont les plus purs. Les kshatriya, les guerriers et les seigneurs, sont nés de ses bras ; les vaishya, propriétaires agricoles et commerçants, viennent de sa cuisse et, enfin, les shudra, la caste des ouvriers, travailleurs agricoles et serviteurs, sont sortis des pieds.

Ces dernières décennies, le monde rural a vu la montée en puissance des shudra, qui considèrent les dalits comme leurs premiers concurrents dans la compétition des ressources. Dans le Tamil Nadu, les thevar, auxquels appartient la famille de Kausalya, sont une sous-catégorie de la basse caste des shudra qui, par le jeu d’alliances politiques, ont émergé comme une communauté très importante. Ils s’opposent de toute leur force aux dalits, repoussés à l’extérieur des villages.

Endoctrinement

Kausalya, qui a livré son calvaire dans un ouvrage édité en mars par les éditions Fayard, raconte son endoctrinement durant toute sa jeunesse, l’interdiction dès la petite école de parler et encore plus de manger avec des camarades dalits. « Parce qu’ils sont jugés impurs, les toucher ou les faire entrer dans sa demeure risquerait de souiller ses habitants (…), explique-t-elle. Les dalits sont exclus et confinés aux tâches sales, comme le tannage, l’équarrissage des bêtes ou le nettoyage des toilettes. Ils inspirent la peur et le dégoût. Et c’est par ces sentiments qu’on nous apprend, enfants, à reproduire ce système, à le faire perdurer. »

La jeune femme, qui réside désormais à Wellington, dans les montagnes du Tamil Nadu, est employée de bureau du ministère de la défense et milite activement pour l’adoption d’une loi spécifique contre les crimes d’honneur liés à la caste. La décision de la Haute Cour de Madras éloigne un peu plus cette perspective.

 Sophie Landrin, Le Monde.fr le 8 juillet 2020

L’email a bien été copié
L’email a bien été copié