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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

En Inde, une dissidence intellectuelle en sursis

Les intellectuels indiens sont muselés par le pouvoir nationaliste hindou, mais une petite minorité tente de résister dans un climat politique délétère.

 

En Inde, une dissidence intellectuelle en sursisDes étudiants de l’université Jawaharlal-Nehru lors d’une manifestation contre le gouvernement indien, à New Delhi, le 9 janvier 2019.

HARISH TYAGI/EPA/MAXPPP

Dans un havre de végétation sont disséminés les bâtiments en briques rouges de l’université Jawaharlal-Nehru (JNU), le prestigieux établissement de New Delhi qui enfante l’élite des sciences sociales de l’Inde. Peints, tagués ou recouverts d’affiches, les murs de JNU racontent l’histoire des grands combats politiques. Les visages de Marx, Lénine et Mao y côtoient ceux de Nehru, Ambedkar et Bhagat Singh. Les graffitis fustigent capitalisme, castes, patriarcat et inégalités.

Depuis sa création en 1969, JNU « la rouge » se rêve libre et insoumise. Mais à ces couleurs se greffent désormais les revendications murales du syndicat étudiant affilié au Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste hindou du premier ministre Narendra Modi. Sur le campus, la guerre des deux factions politiques fait rage. Le clivage symbolise celui d’un pays entier dont la majorité se range derrière Narendra Modi, réélu triomphalement en mai 2019. De nominations en arbitrages budgétaires, le premier ministre remodèle la JNU pour en limiter l’influence. Foyer intellectuel de l’Inde, l’université accuse le coup.

Autocensure des intellectuels

À l’échelle du pays, de nombreux intellectuels s’autocensurent. « Depuis six ans, ce gouvernement d’extrême droite est particulièrement intolérant envers la critique, qu’il perçoit comme “antinationale”. Les intellectuels sont considérés comme une nuisance », lâche Paranjoy Guha Thakurta, auteur et journaliste. Lui a dû quitter la tête de la revue The Economic and Political Weekly après la publication d’une enquête sur une firme proche du pouvoir.

Universitaires, militants ou journalistes font les frais de cette chasse aux sorcières. Les méthodes sont efficaces : harcèlement et intimidations, décuplés par des armées de trolls sur les réseaux sociaux, procès en diffamation ou contrôles fiscaux. « La pression est énorme, commente Paranjoy Guha Thakurta. Les intellectuels font profil bas. Les médias fonctionnent à présent comme une agence de publicité des autorités. »

 

L’Inde dénoncée pour ses attaques contre les minorités religieuses 

L’assassinat non élucidé, en 2017, de la journaliste Gauri Lankesh, grande adversaire de l’extrémisme hindou, a fait passer un message glaçant. Dans le classement mondial de la liberté de la presse, l’Inde a chuté à la 140place sur 180 pays.

Sexualité, transgenres ou amour inter-castes

Des stratégies de contournement existent, notamment dans les milieux artistiques. Censurés sur grand écran mais libérés sur les plateformes de streaming, les scénaristes abordent sexualité, identité transgenre ou amour inter-castes. Autant de thèmes refoulés par les valeurs du BJP. Les cercles élitistes, sans grand impact sur les masses électorales, conservent également leurs espaces d’expression. Dans les jardins bondés du Diggi Palace, le grand festival de littérature de Jaipur rassemble chaque hiver la crème des intellectuels qui, micro à la main, maudissent joyeusement le nationalisme hindou.

« Une très grande partie des écrivains, artistes et jeunes réalisateurs sont clairement opposés à l’idéologie au pouvoir », estime Arunava Sinha, professeur d’écriture créative à l’université d’Ashoka. Ces cercles fustigent les étendards du nationalisme hindou : la politique discriminatoire à l’encontre des musulmans, le renouveau d’un charlatanisme religieux qui glorifie notamment l’urine de vache sacrée, ou encore la toute-puissance d’un conservatisme patriarcal aux mains des hautes castes.

 

Arundhati Roy, la plume flamboyante d’une Inde brisée

Arundhati Roy, la plume flamboyante d’une Inde brisée 

Arundhati Roy, la célèbre écrivaine de langue anglaise, occupe une place unique sur la scène de la contestation. Pour l’auteure du Dieu des petits riens (1), les intellectuels indiens sont les racines du mal. « D’une façon impardonnable, lâche et malhonnête, ils ont préparé la voie à la situation actuelle, explique-t-elle. La réécriture de l’histoire par les nationalistes hindous se base sur un autre système d’interprétation mis en place par les intellectuels libéraux qui n’ont jamais mentionné les castes, ni la brutalité de l’histoire de l’Inde. »

« Le concept de l’Inde en tant que pays de la non-violence est une absurdité, approuve Arunava Sinha. Toute une nouvelle littérature cherche à le démontrer. » Dernier ouvrage en date : My Son’s Inheritance d’Aparna Vaidik, sur l’histoire de la violence sociale dans le sous-continent.

Briser les tabous

Aujourd’hui, les jeunes artistes veulent briser les tabous. « Ils essaient de signer des pétitions, de s’exprimer, de résister, reconnaît Arundhati Roy. Il existe de beaux élans artistiques. » Beaucoup d’entre eux, notamment en littérature, sont des femmes. Ainsi, Madhuri Vijay, avec son roman The Far Field, réussit à toucher au sujet ultra-sensible du Cachemire tout en étant saluée par la critique. Comme elle, une nouvelle génération d’auteurs porte les voix des marginalisés, de l’écrivain Anees Salim, qui dépeint les affres des musulmans, à la poétesse Jacinta Kerketta, qui explore l’identité aborigène. Les mentalités changent. Jamais, en Inde, le mouvement culturel LGBTQ n’a été si vocal, marqué, par exemple, par le roman Cobalt Blue de Sachin Kundalkar.

 

«La Mangeuse de guêpes», le fantôme du Kerala

 

« La Mangeuse de guêpes », le fantôme du Kerala 

« Il faudra attendre quelques années avant de lire des romans qui exposent directement l’idéologie politique au pouvoir. Mais ces écrivains en explorent déjà les thèmes phobiques, souligne Arunava Sinha. En cela, la littérature actuelle est très puissante. »

À cela s’ajoute la flamboyance des littératures régionales, armes de la diversité culturelle. « Les auteurs de langues vernaculaires donnent une voix aux zones reculées, aux castes opprimées, aux minorités, aux femmes ou aux homosexuels, souligne David Aimé, qui dirige en France les Éditions Banyan. La littérature du XXIe siècle sera celle de l’Inde, portée par ses écrivains de langues vernaculaires. »

Climat délétère

S’ils ne peuvent endosser une opposition frontale, certains auteurs se distancient du pouvoir. Lors du Salon du livre de Paris, annulé l’hiver dernier en raison du coronavirus, l’Inde devait être à l’honneur : mais nombre de ses écrivains prévoyaient de boycotter le pavillon de leur propre pays. Arundhati Roy avait refusé de s’y rendre. Mais le jeu de la défiance comporte des risques. Certains se font prendre dans les filets de violentes controverses. Le Tamoul Perumal Murugan a dû se mettre à l’abri, après avoir abordé les thèmes de la religion et de la sexualité dans son roman Madhorubhagan, jugé « blasphématoire » par les nationalistes hindous.

 

«Quand je te frappe», l’écriture ou la survie

 

« Quand je te frappe », l’écriture ou la survie 

Dans ce climat délétère, un virage a eu lieu pendant l’hiver. Les protestations contre une nouvelle loi sur la citoyenneté, discriminatoire envers les musulmans, ont renforcé un pan de l’opposition intellectuelle. Des personnalités habituellement conciliantes envers le pouvoir, tel l’écrivain Chetan Bhagat, ont exprimé leur désaccord. Les jeunes auteurs, comme Raghu Karnad, et les moins jeunes, comme Githa Hariharan, ont défilé dans les rues. « Les écrivains ont la responsabilité de s’interroger sur le mal, qu’il s’agisse de pratiques sociales ou de politiques gouvernementales », a lancé l’écrivaine Anita Nair.

Le contexte de la crise sanitaire liée au coronavirus a permis aux autorités de poursuivre leur politique de répression, alors que les Indiens ont été strictement confinés durant deux mois. Des défenseurs des droits de l’homme ont été arrêtés, ainsi que des étudiants qui avaient manifesté contre la loi sur la citoyenneté. Dans les rues, ces derniers scandaient l’hymne de protestation du jeune poète Varun Grover et sa promesse de désobéissance civile : « Levez vos bâtons sur nous, nous continuerons à marcher. »

 

Le renouveau d’Ambedkar, icône de la liberté et de l’égalité

Plus de six décennies après sa mort, ses écrits sont redécouverts, réédités et étudiés. Le riche héritage de Bhimrao Ramji Ambedkar (1891-1956), père de la Constitution indienne et grand leader du mouvement dalit (« intouchable »), ne cesse de prendre de l’ampleur en Inde.

Ce rayonnement est une forteresse imprenable pour les nationalistes hindous. En manque de légitimité historique, ces derniers se sont notamment réapproprié le Mahatma Gandhi, réduit à un symbole et à l’image de ses lunettes rondes, apposée sur les affiches des grands programmes gouvernementaux. Ils lui vouent pourtant une profonde détestation pour avoir défendu le principe d’une Inde multiconfessionnelle.

Si Gandhi reste critiqué aussi par les intellectuels pour son adhésion au système des castes, Ambedkar émerge comme une formidable figure alternative de la lutte pour la liberté. « Non seulement il s’est battu contre les colons britanniques, mais aussi contre les hautes castes, souligne l’écrivaine Arundhati Roy. Aujourd’hui, son combat garde tout son sens. »

 

Vanessa Dougnac, La Croix.com le 7 juillet 2020

 

(1) Folio, 2009, 438 p., 9,10 €.

 

 
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