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Cérémonie en hommage aux soldats indiens morts lors des affrontements du 15 juin avec les forces chinoises, le 26 juin 2020 à Jaipur, Le Rajasthan (Inde). PHOTO / Vishal Bhatnagar / NurPhoto / Via AFP.Cérémonie en hommage aux soldats indiens morts lors des affrontements du 15 juin avec les forces chinoises, le 26 juin 2020 à Jaipur, Le Rajasthan (Inde). PHOTO / Vishal Bhatnagar / NurPhoto / Via AFP.

 

Par-delà les coups et le verbe haut, Pékin et New Delhi ont échangé des signes de volonté de tempérer leur conflit frontalier. L’Inde s’est rapprochée de Washington mais ne tient pas à s’aligner, analyse le quotidien de Singapour.

Les troupes frontalières chinoises et indiennes se sont affrontées le 15 juin dans la région de la vallée de la Galwan, qu’elles se disputent, se livrant à de violents combats au corps à corps, qui ont fait plusieurs dizaines de blessés et de morts parmi les officiers et les soldats. Même si les deux pays se rejettent mutuellement la faute, la retenue reste de mise dans les deux camps à haut niveau.

Comme tous les pays du monde, la Chine et l’Inde ne sont pas encore complètement sorties de la mauvaise passe économique qu’elles traversent à cause de l’épidémie de coronavirus [l’Inde connaît une augmentation rapide des cas et la Chine une crise de l’emploi]; elles ne peuvent donc pas se permettre de laisser des conflits frontaliers distraire l’attention de leurs gouvernements. Par ailleurs, les évolutions géopolitiques entraînées par la pandémie, notamment la poussée de l’antimondialisation, vont constituer de sérieux défis pour les moyens de subsistance de leurs peuples. Il est donc dans l’intérêt des deux pays de maîtriser les affrontements frontaliers pour éviter une escalade.

D’après les éléments connus, les troupes frontalières des deux pays se seraient affrontées à coups de poing, de bâtons et de pierres, mais n’auraient pas employé d’armes à feu, preuve que les deux armées ont respecté un accord tacite visant à éviter une escalade de la violence. Certains ont dit à ce propos avec humour que les armées avaient utilisé les armes de la quatrième grande guerre mondiale. Ils pointaient ainsi du doigt indirectement une cruelle réalité, à savoir que la Chine et l’Inde étant deux pays détenteurs de l’arme nucléaire et à population immense, n’importe quel conflit armé entre eux peut dégénérer en une catastrophique guerre nucléaire.

Comme le soulignent des analystes, les accrochages frontaliers liés aux litiges de souveraineté entre la Chine et l’Inde se déroulent toujours dans des régions montagneuses à plusieurs milliers de mètres d’altitude, au relief escarpé, aux conditions climatiques difficiles, où il n’existe pas de points de repère clairs et fixes permettant de déterminer exactement le tracé de la ligne de contrôle effectif [résultant du conflit remporté par la Chine en 1962]. C’est ce qui explique que les confrontations soient fréquentes entre les troupes frontalières.

Ces dernières années, les deux pays ont procédé à de grands chantiers à l’arrière de la ligne de contrôle, en construisant en particulier des routes stratégiques. Empêcher la partie adverse de faire ses travaux à proximité de la ligne de contrôle effectif est donc devenu peu à peu un élément déclencheur d’affrontements. Les continuels accrochages physiques ne font que renforcer l’animosité entre les troupes frontalières des deux pays, et les pertes humaines enregistrées cette fois-ci ne devraient pas contribuer à apaiser les choses dans l’immédiat.

Un prêt chinois de 750 millions de dollars

Cependant, certains signes montrent que les décideurs, aussi bien chinois qu’indiens, sont conscients de la nécessité d’éviter que les conflits ne s’enveniment à leur frontière. Le 17 juin, soit après la survenue de ces incidents, la Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures (BAII), fondée par la Chine et dont le siège se trouve à Pékin, a accordé au gouvernement indien un prêt de 750 millions de dollars (670 millions d’euros) pour aider le pays à soutenir la frange la plus fragile de sa population à surmonter la pandémie du Covid-19.

Cela montre que la Chine ne laisse pas les conflits frontaliers perturber d’autres domaines de coopération des relations sino-indiennes. Quant au Premier ministre indien, Narendra Modi, il a déclaré le 19 juin qu’aucun militaire chinois n’avait pénétré en territoire indien, sous-entendant ainsi que les affrontements n’avaient pas été déclenchés intentionnellement par la Chine. Bien que ces propos lui aient valu des critiques de la part de l’opposition indienne, ils traduisent de sa part une volonté de ne pas aggraver les tensions.

Depuis son indépendance, l’Inde préconise une politique du non-alignement et s’efforce de jouer un rôle directeur sur le plan diplomatique en Asie du Sud, en évitant de se laisser entraîner dans les bras de fer entre grandes puissances. De ce fait, malgré les pressions diplomatiques croissantes exercées par les États-Unis sur la Chine ces derniers temps et les tentatives répétées des Américains de rallier l’Inde pour juguler ensemble l’action de la Chine, l’Inde, soucieuse de son indépendance diplomatique, garde toujours ses distances vis-à-vis de la stratégie américaine indo-pacifique [visant à créer un front d’opposition à la Chine en Asie]. Même si elle a rejoint le mécanisme du Dialogue quadripartite sur la sécurité [connu sous son acronyme anglophone Quad], qui rassemble, à l’initiative des États-Unis, le Japon, l’Australie, l’Inde et les États-Unis, elle ne veut pas en être réduite au rôle de simple pion des États-Unis pour contenir la Chine.

Il n’y aura pas de médiation américaine

Le président américain Donald Trump a proposé [après les premières tensions en mai] sa médiation pour faire cesser la confrontation frontalière en cours. De son côté, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a présenté ses condoléances uniquement pour les militaires indiens morts à cette occasion [il y a eu au moins 20 morts du côté indien, mais on ignore le nombre de victimes chinoises]. Mais l’Inde refuse toujours de se prononcer sur la tentative de médiation américaine [refusée par la Chine].

De même, la Chine, qui subit de plus en plus de pressions stratégiques à l’est, ne souhaite pas se retrouver prise entre deux feux à cause de ces affrontements avec l’Inde sur sa partie ouest. Yang Jiechi, le membre du Bureau politique du Parti communiste chinois (PCC) chargé des affaires extérieures, s’est entretenu avec Mike Pompeo le 17 juin lors d’une visite à Hawaii, une réunion qui n’a manifestement pas réussi à aboutir à une meilleure compréhension mutuelle. Ainsi, le chef de la diplomatie américaine, évoquant la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong, a qualifié le PCC d’“acteur voyou” le 19 juin, lors d’une intervention virtuelle au sommet sur la démocratie de Copenhague.

D’un point de vue macrostratégique, la Chine et l’Inde ont toutes deux la volonté d’éviter une expansion des affrontements frontaliers. Certes, les deux gouvernements doivent faire face à d’inévitables pressions et sentiments nationalistes à l’intérieur, qui les contraignent à afficher une certaine fermeté sur le plan diplomatique. Néanmoins, leurs comportements de facto et les considérations stratégiques de chacun montrent que la Chine et l’Inde ont bien compris que, s’il leur est difficile de régler convenablement à court terme ces vieux affrontements frontaliers, cela ne justifie pas pour autant de sacrifier des intérêts nationaux supérieurs. Il leur faut malgré tout renforcer la discipline militaire de leurs troupes frontalières, tout en améliorant les mécanismes et les niveaux de communication de part et d’autre de la frontière pour éviter que des officiers et soldats en première ligne, poussés par la haine suscitée par les morts ou les blessures dans leurs rangs, ne brisent à leur insu la paix dans la région.

Editorial, LianhebZaobao le 29 juin 2020 (in Courrier International le 2 juillet 2020)

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SOURCE

LIANHE ZAOBAO

Singapour

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