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Le vieux face-à-face entre soldats chinois et indiens a tourné à l’affrontement. Les deux parties se retiennent néanmoins d’envenimer la situation, estime ce journal de Hong Kong.

 

Que s’est-il vraiment passé dans la nuit du 15 au 16 juin dans la vallée de Galwan, une zone inhospitalière, glacée et reculée de l’Aksai Chin- Ladakh, à plus de 4 200 mètres d’altitude dans l’ouest de l’Himalaya ? Tout ce qu’on sait pour le moment sur cet affrontement, le pire jamais survenu en soixante ans de tensions frontalières, c’est ce qu’en disent les médias indiens. Leurs comptes rendus sont essentiellement non prouvés, nationalistes, partiaux et citent des sources anonymes, mais il faudra s’en contenter en l’absence de davantage de détails issus de sources officielles.

Les chefs militaires sur le terrain avaient convenu que les deux camps retireraient leurs troupes d’un secteur litigieux pour créer une zone tampon au-dessus de l’endroit où les rivières Galwan et Shyok se rejoignent. Tout est parti en vrille quand un colonel indien est revenu sur place avec un groupe

Il était convenu que les deux camps retireraient leurs troupes d’un secteur litigieux pour créer une zone tampon.

de soldats pour s’assurer que l’Armée populaire de libération (APL) avait res- pecté sa partie de l’accord. Une bagarre a éclaté et a dégénéré en un affronte- ment de grande ampleur impliquant peut-être des centaines d’hommes. Les deux camps s’accusent mutuellement de l’avoir déclenchée, mais seuls les Indiens fournissent les détails sanglants.

Citant des officiers et des survivants, les médias indiens dressent le tableau d’une sauvagerie surprenante et d’une violence primaire se déchaînant sur un terrain montagneux déchiqueté, aux pentes traîtresses et aux crêtes acérées.

Le combat s’est fait au corps à corps et a duré huit heures environ, dans l’obscurité totale. Si aucun coup de feu n’a été tiré car un vieux traité interdit les armes à feu dans cette zone [ou du moins leur usage selon des médias indiens], les hommes se sont affrontés à coups de bâton et de pierres. Les soldats de l’APL étaient, selon les médias indiens, armés de cannes et de matraques entourées de fil de fer barbelé ou renforcées de clous. “Ils ont même pourchassé et tué des hommes désarmés qui s’enfuyaient dans la montagne, déclare un officier anonyme. Certains sont morts en sautant dans la Galwan pour tenter désespérément de s’échapper.”

Et les pertes chinoises ? Il est impossible que les soldats de l’APL aient pu sortir indemnes d’un corps-à-corps à si grande échelle et les autorités chinoises en sont convenues, mais sans communiquer de chiffres. Le message d’ensemble est que la Chine ne souhaite pas enflammer le débat en donnant des chiffres et en se lançant dans un concours du plus grand nombre de morts.

Les confrontations et les accrochages n’ont rien de nouveau dans le conflit qui oppose depuis des décennies ces deux puissances nucléaires sur la ligne de contrôle effectif, leur frontière mal défi - nie qui s’étend sur plus de 3 440 kilomètres. Mais on est peut-être passé au niveau supérieur avec les horreurs de cette nuit-là. Fini l’époque de la fraternisation, comme en 2014, quand le Premier ministre Narendra Modi avait reçu le président Xi Jinping dans le Gujarat, son État d’origine, et que les deux dirigeants avaient discuté assis sur une balancelle. Selon les médias indiens, Modi n’a pas félicité Xi pour son anniversaire – qui tombait justement ce lundi fatal. C’était la première fois en cinq ans. Les deux pays se sont malgré tout écartés du bord du gouffre, tout en affirmant haut et fort qu’ils entendent défendre leur intégrité territoriale à tout prix. Ils ne peuvent pas se permettre une guerre car ils sont englués dans une relation d’une énorme complexité géopolitique et d’une grande interdépendance économique et en sont bien conscients. Et c’est aussi bien parce que si l’impensable devait arriver, la guerre qui suivrait ce conflit se ferait peut-être à coups de bâton et de pierres, comme à Galwan.

Yonden Lhatoo, South China Morning Post (Hong Kong) publié le 20 juin 2020

 

 

 

Vu d’Inde

Confusion politique

● Si elle se prépare psychologiquement à un conflit armé – le ministère de la Défense s’y employant avec beaucoup de bruit médiatique –, l’opinion publique indienne n’en est pas moins plongée dans la perplexité quant aux raisons de l’escalade avec la Chine dans l’Himalaya, depuis début mai. Vendredi 19 juin, le Premier ministre Narendra Modi a provoqué “une tempête politique” en déclarant qu’il n’y avait eu “aucune intrusion” chinoise en territoire indien, souligne The Hindu, alors que l’armée indienne prétendait jusqu’alors le contraire. “Les violences du 15 juin qui ont coûté la vie à vingt soldats indiens ont été déclenchées par la construction d’infrastructures par la Chine du côté indien de la ligne de contrôle effectif (LAC),” qui sert de frontière entre les deux géants d’Asie depuis 1962, “à la fois dans la vallée de Galwan et sur la rive nord de Lac Pangong”, assure le journal. Cette confusion crée selon lui une situation “inconvenante”, au moment où l’Inde “est confrontée à son plus grand défi de sécurité nationale” depuis la guerre de Kargil contre le Pakistan, en 1999.

 

Vu de Chine

 Une “provocation délibérée”

● La parole chinoise est loin d’être univoque à propos de cet incident meurtrier. Depuis le 15 juin, le gouvernement chinois explique les affrontements par une “provocation délibérée” de la part de l’Inde et affiche sa volonté de modération. De son côté, le journal officiel nationaliste Huanqiu Shibao brandit la prééminence militaire de la Chine à la face de l’Inde en guise d’avertissement. Un expert des relations internationales décrit pour sa part New Delhi comme le jouet de la puissance américaine cherchant à frapper la Chine par procuration. Or Washington “est loin, et la Chine est un voisin inamovible”, avertit-il.

 

 

(Courrier International du 25 juin au 1er juillet 2020)