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Diffusée sur Amazon Prime Video, produite par une actrice glamour épouse du capitaine de l’équipe nationale de cricket, « La Pègre » brosse un portrait sombre de l’Inde d’aujourd’hui.

 

LETTRE DE BOMBAY

 

La série « Paatal Lok » (littéralement : « la pègre »), diffusée sur Amazon Prime Video, brosse un portrait sombre de l’Inde d’aujourd’hui.La série « Paatal Lok » (littéralement : « la pègre »), diffusée sur Amazon Prime Video, brosse un portrait sombre de l’Inde d’aujourd’hui. CLEAN SLATE FILMS / AMAZON PRIME VIDEO

 

Anushka Sharma et Virat Kohli forment l’un des couples les plus glamours de l’Inde. Elle, ancienne mannequin devenue actrice, et maintenant productrice de cinéma. Lui, capitaine de l’équipe nationale de cricket, sport roi dans le sous-continent. Nés tous deux en 1988, ils s’affichent presque quotidiennement dans les journaux et magazines, faisant rêver les lecteurs des rubriques sport ou des pages consacrées aux derniers potins de Bollywood.

Leur mariage, en 2017, a nourri le mythe du couple idéal, au moins autant que le fera un an plus tard celui des acteurs Deepika Padukone et Ranveer Singh. Ils se sont déclaré amour et fidélité dans le petit village de Borgo Finocchieto, en Toscane, afin de décourager les paparazzis. Mais l’évènement, fastueux à l’extrême, a été abondamment relayé par les médias.

C’est donc avec stupeur que leurs fans, qui se comptent par centaines de millions, ont entendu à la fin mai un élu du parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), demander à Virat de divorcer d’Anushka. Député à l’assemblée régionale de l’Uttar Pradesh, dans la plaine du Gange, Nandkishor Gurjar n’a pas digéré la série Paatal Lok (littéralement : « la pègre ») mise en ligne le 15 mai par la plate-forme de streaming Amazon Prime Video.

Produite par Clean Slate Filmz, la société d’Anushka Sharma et de son frère Karnesh, cette série brosse un portrait sombre de l’Inde d’aujourd’hui, un pays dans lequel les journalistes sont menacés de mort, les dalits (anciennement appelés « intouchables ») sont brimés par les hautes castes, la minorité musulmane est réprimée par la majorité hindoue, la police et les responsables politiques sont toujours gangrenés par la corruption.

« Antipatriote »

L’intrigue est centrée sur le personnage d’un inspecteur de Delhi, loser fini, qui parvient soudainement à briller en déjouant un complot électoral, à la faveur d’une enquête sur la tentative d’assassinat d’un célèbre patron de chaîne de télévision.

Le député Gurjar, qui a porté plainte contre Anushka Sharma, considère que Paatal Lok est une fiction « antipatriote » puisqu’il critique, en creux, la façon dont le pays évolue depuis que celui-ci est dirigé par le nationaliste hindou Narendra Modi. La série risque, d’après lui, de « briser l’harmonie » entre les multiples communautés du pays, elle met « la sécurité nationale » en danger et représente un acte « séditieux » ; il convient par conséquent de l’interdire. C’est en tous les cas ce qu’il a demandé au ministre de l’information de faire.

Sa colère était d’autant plus forte que dans le sixième épisode, son visage apparaissait sur une photo retouchée, non pas aux côtés du moine Yogi Adityanath qui dirige le gouvernement régional de l’Uttar Pradesh, comme sur l’originale prise le jour de l’inauguration d’une autoroute en 2018, mais aux côtés de l’acteur de la série jouant le rôle du politicien véreux. Depuis, la production a fait amende honorable, en changeant la photo dans ledit épisode.

Il n’empêche, Nandkishor Gurjar juge inconcevable que l’athlète Virat Kohli, incarnation sportive du patriotisme indien, puisse poursuivre son idylle avec Anushka Sharma. Il n’est d’ailleurs pas le seul à détester Paatal Lok. Les Gurkhas du nord-est de l’Inde aussi.

Cette communauté dont la langue a donné naissance au népalais après que ses membres, chassés par les Moghols au XVIe siècle, ont migré du Rajasthan vers l’Himalaya, exige des coupes dans le deuxième épisode, celui où une gangster présumée, qui se trouve être transsexuelle et se fait traiter avec mépris de « Népalaise », est battue par la police. Les Gurkhas dénoncent une « calomnie » à l’égard de leurs femmes et un « cliché raciste » sur les populations vivant dans les régions de l’Inde situées entre le Bangladesh et la Birmanie.

Fiction plébiscitée par les internautes

La communauté sikh n’est pas en reste elle non plus. Elle exige pour sa part le retrait du troisième épisode, dans lequel des représentants de cette confession du Pendjab martyrisent des dalits et violent une villageoise devant sa famille, au motif que son fils est un voyou.

Tout ce fatras pourrait pourtant se révéler contre-productif pour les dénonciateurs de la série. Car Paatal Lok est plébiscitée par les internautes et s’annonce comme le premier grand succès d’Amazon Prime Video en Inde, deux ans après le carton remporté par son concurrent Netflix avec Sacred Games (« Le Seigneur de Bombay »). La critique est quasi unanime à saluer la manière dont ce nouveau thriller explore avec un œil contemporain les questions de caste, de religion et de politique.

Début juin, Anushka Sharma a juré que son travail était dénué de « toute arrière-pensée politique ». La série, coréalisée par Avinash Arun et Prosit Roy, montre au contraire au public qu’en Inde, « on peut faire preuve de créativité et raconter des histoires sans porter de jugement », selon elle.

L’acteur principal, Jaideep Ahlawat, assure de son côté qu’il reçoit des messages de félicitations, y compris de policiers pour avoir donné « de l’humanité » aux forces de l’ordre. A l’instar de nombreuses stars de Bollywood, Virat Kohli, lui, applaudit à tout rompre l’œuvre de son épouse.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 11 juin 2020