Blue Flower

 

Après deux mois de coma artificiel, le géant d’Asie va renouer avec l’activité économique à partir de lundi 1er juin. Son PIB pourrait avoir fondu de 25 % au cours de ce printemps, laissant augurer une entrée en récession historique.

 

A la gare de Prayagraj (Inde), le 30 mai. 

A la gare de Prayagraj (Inde), le 30 mai. SANJAY KANOJIA / AFP

 

Narendra Modi a pris toutes les précautions d’usage pour confirmer, dimanche 31 mai, la fin du confinement de l’Inde, mis en place le 25 mars pour ralentir la propagation du nouveau coronavirus. A compter de lundi, a déclaré le premier ministre indien, le pays entre dans une phase de déconfinement progressif, qui s’étalera jusqu’au 30 juin. Intervenant comme tous les mois à la radio sous forme d’un long monologue, il a appelé la population à ne pas céder au « laxisme » et à continuer de respecter les gestes barrières qui s’imposent, notamment le port du masque et le maintien d’une distance de « six pieds » (1,82 m) entre les gens, là où c’est possible.

Samedi, le ministère de l’intérieur avait publié les nouvelles règles à suivre durant les semaines à venir. Sans s’aventurer à donner de date, ni pour la reprise du trafic aérien international (les vols intérieurs ont repris, eux, lundi 25 mai) ni pour la réouverture des bars et des clubs de sport, New Delhi a annoncé la reprise de l’activité « dans les centres commerciaux, les lieux cultuels, les restaurants et les hôtels » à partir du 8 juin. Mais ce sera au bon vouloir des autorités locales.

Plusieurs États ont déjà prévenu que le confinement continuait chez eux : le Bengale occidental, jusqu’au 15 juin ; le Maharashtra, le Pendjab, le Madhya Pradesh et le Tamil Nadu jusqu’au 30 juin. En outre, dans une bonne dizaine d’agglomérations classées « rouge », les plus frappées par l’épidémie de Covid-19, l’interdiction de déplacement perdure jusqu’à nouvel ordre. C’est le cas de Jaipur, Calcutta, Hyderabad, Madras, et surtout Bombay, capitale du Maharashtra, région qui compte sur son territoire un tiers des contaminations du pays (plus de 62 000 cas sur les 182 990 officiellement recensés).

Plongée du produit intérieur brut

Samedi, M. Modi a fêté le premier anniversaire de son deuxième quinquennat à la tête de l’Inde en adressant une lettre ouverte à tous ses compatriotes. Un auto-satisfecit sur l’action menée depuis son accession au pouvoir en 2014, dans lequel le dirigeant nationaliste a tout juste reconnu que les ouvriers, les travailleurs migrants, les artisans et les commerçants « souffrent immensément » de la paralysie du pays. Une manière de faire de la pandémie le bouc émissaire d’une situation économique désastreuse.

Vendredi, la publication des chiffres de la croissance par le National Statistical Office (NSO) pour les trois premiers mois de 2020 a pourtant montré que l’érosion du produit intérieur brut (PIB) s’est poursuivie inexorablement, comme c’était le cas depuis deux ans, avant la mise en place du confinement. De janvier à mars, la croissance indienne est tombée à 3,1 % en rythme annuel, conduisant au plus mauvais résultat de ces onze dernières années (+ 4,2 %) pour l’ensemble de l’année fiscale 2019-2020, qui s’est achevée le 31 mars.

Plusieurs économistes cités par le Business Standard soupçonnent même ces données d’être « surévaluées » et pensent que le PIB n’a progressé que d’à peine plus de 1 % au premier trimestre de 2020. Un choc que plus personne n’ose qualifier de conjoncturel, sachant qu’au début de l’année 2018 le PIB progressait de près de 9 % en rythme annuel. Compte tenu de la mise à l’arrêt du pays durant les deux premiers mois de l’année fiscale 2020-2021 (avril et mai), les analystes s’accordent maintenant à prédire l’entrée en récession de l’Inde, ce que cette dernière n’a connu que trois fois depuis son indépendance, en 1958, 1966 et 1980.

L’agence de notation Crisil prédit une chute de 25 % du PIB pour le trimestre en cours (avril à juin) et parie sur une baisse de 5 % sur l’ensemble de cette année, ce qui serait du jamais-vu. Elle craint qu’il ne faille « au moins trois ans » à l’Inde pour s’en remettre :

« Contrairement aux récessions précédentes, l’agriculture pourrait cette fois jouer un rôle atténuateur, à supposer que la mousson (annoncée dans les toutes prochaines heures au Kerala) soit normale. »

8 000 nouveaux cas de Covid-19 chaque jour

Le problème majeur aujourd’hui, selon Crisil, vient du blocage presque total que viennent de subir l’industrie et les services, et des difficultés que l’Inde va désormais avoir « sur le front des exportations », la tendance mondiale étant au repli et à la production locale. Y compris en Inde : « De nombreux produits arrivent de l’extérieur, qui entraînent des dépenses inutiles de la part des honnêtes contribuables ; leurs substituts peuvent facilement être fabriqués chez nous », a déclaré M. Modi à la radio.

L’inquiétude est d’autant plus grande que la propagation de l’épidémie ne semble toujours pas faiblir dans le sous-continent. A raison de plus de 8 000 nouveaux cas de Covid-19 dépistés dorénavant chaque jour, l’Inde se rapproche de l’Allemagne et de la France, avec 182 990 cas déclarés, dimanche en fin d’après-midi.

Seuls signaux encourageants, le nombre de guérisons quotidiennes à l’hôpital s’accélère, tandis que le taux de létalité – toujours à l’hôpital – reste autour de 2,8 %. Entaché d’un très grand doute quant à sa fiabilité, le nombre de morts vient seulement de franchir le cap des 5 000, pour s’inscrire à 5 188 au dernier pointage. Soit 3,8 décès par million d’habitants, contre 429 en France.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 31 mai 2020.