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 (Source: Associated press) Un homme marche sur une route déserte, en périphérie de New Delhi, en Inde, en avril 2020

 

 

Que nous apprend le coronavirus sur notre époque actuelle ? Comment pouvons-nous analyser cette crise sanitaire ? À quoi ressemblera le « monde d’après » ? Pour l’écoféministe et militante indienne Vandana Shiva, la crise du coronavirus est une brutale conséquence de notre économie mondialisée et de la destruction de notre environnement. Selon elle, seule la décroissance et une économie en harmonie avec la nature pourront prévenir de futures nouvelles crises sanitaires.

ENTRETIEN

Vandana Shiva est une militante féministe et écologiste indienne. Elle est l’auteure de l’essai 1 % : Reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches. elle s’attaque régulièrement aux « 1 % les plus riches de la planète », notamment les géants du numérique : Mark Zuckenberg, Bill Gates ou Jeff Bezos qu’elle considère comme « les nouveaux barons pillards ». Figure de proue de la lutte contre les OGM, elle a notamment reçu le prix Nobel alternatif en 1993.

(Wikimedia Commons) L'écoféministe et militante indienne Vandana Shiva

Peut-on considérer la crise du coronavirus comme une crise écologique  ?

Vandana Shiva : Tout à fait. La science a montré que l’émergence de nouvelles maladies ces dernières années, comme le coronavirus, mais aussi le SRAS, Ebola ou Zika, est le résultat de la destruction des écosystèmes forestiers et des habitats des espèces par les humains. Ces maladies sont apparues lorsque l’homme a envahi les forêts, manipulant sa flore et que les animaux se sont retrouvés enfermés dans des fermes. C’est cela qui a permis aux virus de passer des animaux à l’humain. La santé de la Terre et notre santé sont inséparables.

Au fondement de cette crise, il y a donc notre modèle économique néo-libéral, basé sur l’avidité des hommes et sur cette illusion d’une croissance sans limite. Il est mené par de grandes firmes multinationales qui prônent une agriculture qui envahit l’espace d’autres espèces et le manipule. Cette agriculture détruit la forêt amazonienne en y développant la culture du soja et la forêt indonésienne en y cultivant l’huile de palme.

Avec le confinement général de la population, les niveaux de pollution de l’air ont fortement baissé partout, notamment en Inde. Cela peut-il, selon vous, aider à une prise de conscience dans la population ?

Effectivement, la pollution de l’air a fortement baissé lorsque les voitures ont quitté les rues indiennes. La nature a pu reprendre ses droits dans plusieurs endroits. Malheureusement, partout dans le monde, cela n’a pas empêché les « États-entreprises » [des États gérés par leur gouvernement comme des entreprises, NDLR] d’instrumentaliser la crise pour assouplir voire supprimer des règles de protection de l’environnement.

Par exemple, au Brésil, le ministre de l’Environnement, Ricardo Salles, a affirmé qu’il allait assouplir les règles de protection de l’Amazonie. Résultat : en avril, 405 km² de forêt tropicale ont été déboisés, une augmentation de 55 % par rapport à l’an dernier. En Inde, le gouvernement a aussi profité de cette période pour autoriser des activités minières dans une réserve d’éléphants. Ce sanctuaire est pourtant considéré comme la plus grande forêt de mousson du pays.

Quelles leçons écologiques devons-nous tirer de cette période ?

Cette période nous rappelle que l’humain n’est pas séparé de la nature et du cycle de la vie. Nous en faisons partie, comme tous les animaux. Nous sommes membres de cette seule et unique famille qui peuple la terre. Dès que nous détruisons la biodiversité, dès que nous modifions ce cycle de la vie, cela nous mène à des crises inévitables. Dès que nous perturbons l’ordre de la nature, que nous participons au changement climatique et à l’extinction des espèces, nous devenons responsables de la famine, de la pauvreté, du chômage et du développement de nouvelles maladies. Cette pandémie n’est pas une catastrophe naturelle, c’est une catastrophe anthropogénique, causée par les activités humaines. Nous devons donc, en urgence, réduire notre empreinte écologique, permettre à la Terre de se régénérer et à la biodiversité de se reconstruire. Si nous faisons cela, toutes ces crises interconnectées se résoudront.

La crise du coronavirus est-elle un brutal exemple des limites de notre système économique ?

La crise du coronavirus et le confinement nous ont montré que les idées dictées par notre économie d’entreprise sont à la racine du problème. Ces idées sont basées sur une croissance illimitée, sur des déplacements toujours plus nombreux de la population, sur des villes toujours plus denses… Elles nous forcent à puiser sans cesse dans les ressources de la Terre. Il faut cesser la mondialisation, désurbaniser, désindustrialiser. Il faut décoloniser la Terre. Ce que nous appelons aujourd’hui l’économie mondialisée prône un système où l’on essaie de prendre le contrôle sur l’ensemble de la planète. C’est une colonisation, avec son lot de violences et de vols. C’est ce que j’évoque dans mon essai 1%, reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches.

Nous ne sommes plus dans une économie mais dans une « déséconomie ». Originellement, le terme économie est lié au terme écologie. Ce sont deux mots dérivés du mot grec oikos, qui signifie « notre maison ». En théorie, si on s’en réfère au philosophe Hume, l’écologie s’entend comme « la connaissance de notre Terre ». L’économie signifie donc sa gestion. Un système qui détruit notre Terre n’est pas une économie, c’est un écocide. Aujourd’hui, nous n’avons affaire qu’à un système financier qui excelle dans l’art de faire de l’argent, mais cela n’a rien d’une économie.

Comment percevez-vous cette période en Inde, plus précisément ?

l’Inde est à un carrefour. C’est le moment de prendre une décision : nous pouvons créer un pays où personne n’a faim, où tout le monde à un emploi mais où toutes les mains sont occupées à régénérer la planète. Sinon, nous pouvons retourner à notre système initial. Nous pouvons revenir à ce système où 90 % des personnes sont inutiles et remplaçables et où les 10 % ne sont que des esclaves des grandes entreprises numériques qui colonisent notre planète et nos esprits.

Quels sont vos espoirs pour ce monde post-coronavirus ?

Pendant cinquante ans, j’ai dédié ma vie à servir notre planète, à essayer d’en comprendre les lois et à les respecter. J’ai lutté pour sauver ses sols et préserver la biodiversité. J’ai promu une agriculture écologique. J’ai passé ma vie à défendre les droits de Mère Nature. À travers ce combat, j’ai défendu les droits essentiels des hommes et je continuerai à lutter pour cela. Aujourd’hui, cela va plus loin : je vais aussi me battre contre la colonisation de nos corps et de nos esprits. De plus en plus, nous sommes réduits à des objets et manipulés par des machines. À la tête de cela, il y a ces 1 % les plus riches qui assoient leur contrôle partout. Je me suis battue toute ma vie pour la liberté de tous les êtres vivants, et c’est ce à quoi je continue à rêver.

Un dernier message ?

Comprenons qui nous sommes, comprenons ce que signifie être humain et renouons avec notre humanité. Sortons du contrôle des grandes entreprises qui ne vivent que pour le profit et le contrôle. Le coronavirus nous a montré que nous pouvons démondialiser. Alors créons des économies locales et durables. Nous sommes des membres de cette grande famille qui peuple notre terre. Cultivons notre amour pour elle, pour notre bien-être et notre liberté.

Propos recueillis par Cyrielle Cabot, Asialyst.com le 30 mai 2020