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Le premier ministre indien, Narendra Modi,  le 22 mai  à Calcutta.Le premier ministre indien, Narendra Modi, le 22 mai, à Calcutta. AFP

 

Plébiscité par la classe moyenne, le premier ministre est néanmoins accusé de « laisser le virus aux pauvres »

 

BOMBAY - correspondance

Un an après sa victoire triomphale aux législatives et sa prestation de serment pour un deuxième mandat à la tête de l’Inde, le 30 mai 2019, Narendra Modi est dans une position périlleuse. Son Parti du peuple indien (BJP, nationaliste hindou) voyait à l’époque un boulevard s’ouvrir devant lui, avec une majorité record à la Lok Sabha, la Chambre des députés. Mais le SARS-CoV-2 va gâcher l’anniversaire.

Mardi 26 mai, l’Inde est passée devant l’Iran sur la liste des pays les plus touchés par la pandémie, avec plus de 145 000 cas de contamination. Le nombre de morts du Covid-19 a franchi la barre des 4 000 et, dans les jours qui viennent, il va dépasser le bilan de la Chine, anéantissant l’espoir nourri jusqu’ici par Delhi de compter moins de victimes que l’autre géant d’Asie.

Alors que le confinement du sous-continent, qui compte 1,3 milliard d’habitants, doit prendre fin dimanche 31 mai, le nombre de nouveaux cas détectés quotidiennement, qui tournait autour de 2 000 début mai, approche maintenant les 7 000, du fait notamment de la multiplication des tests de dépistage, près de 110 000 par jour – contre 30 000 à la mi-avril. Cette tendance à la hausse pourrait aussi être due à l’assouplissement des règles de confinement dans certaines régions et, surtout, aux trains qui ont fini par être affrétés, à partir du 4 mai, pour ramener chez eux des millions de migrants bloqués dans les grandes métropoles. Aussi modeste soit-elle, la reprise du trafic aérien domestique, lundi, risque d’aggraver encore la situation. Les experts sont unanimes : le pic de la contagion est encore à venir.

Posture paternaliste

Malgré cette situation inquiétante, la popularité de M. Modi semble demeurer extrêmement élevée, en apparence. En avril, un sondage de l’institut Gallup a estimé que les Indiens étaient 91 % à être « satisfaits »de la façon dont leur gouvernement gère l’épidémie. Selon le site Indo-Asian News Service, la popularité du premier ministre serait passée en deux mois de 77 % à 93 %.

« Ces scores sont exagérés. Les enquêtes d’opinion sont réalisées auprès de la classe moyenne en milieu urbain, on ne demande pas leur avis aux migrants qui ont perdu leur emploi et meurent de faim le long des routes », analyse Sanjay Kumar, directeur du Centre for the Study of Developing Societies de Delhi. Si le dirigeant nationaliste n’en demeure pas moins populaire, c’est qu’« à l’instigation du BJP, les médias répètent à longueur de temps que l’Inde est moins frappée que les pays riches comme les Etats-Unis ou la France », fait remarquer cet expert reconnu des sciences sociales.

De fait, en Inde, le taux de mortalité au Covid-19, en recul semaine après semaine, s’établit actuellement à 2,85 %, bien en dessous de la moyenne mondiale de 6,32 %. Mais c’est aussi que M. Modi rassure par sa posture paternaliste et son image d’homme intègre. « La santé étant érigée en préoccupation numéro un, le confinement est massivement accepté, en dépit du désastre économique qu’il occasionne », ajoute M. Kumar, qui pense que cette stratégie ne va pas pouvoir durer, d’autant que la croissance était en berne bien avant que le virus ne fasse son apparition dans le sous-continent.

Le mécontentement commence du reste à monter dans le pays, où le taux de chômage a grimpé à 24 %. C’est sous la pression des acteurs économiques qu’à compter du 18 mai le redémarrage des chantiers de travaux publics et la réouverture de certaines usines ont été autorisés. « Les derniers sondages ont été réalisés quand le pays n’était pas encore à l’agonie. Les gens ignoraient qu’ils n’obtiendraient aucune aide de l’Etat pour traverser cette terrible crise, note Jayati Ghosh, professeur d’économie à l’université Jawaharlal-Nehru de Delhi. Sur le front de la santé, la situation est très préoccupante. Sur le plan économique, le pays s’écroule, la famine est de retour et la pauvreté s’étend partout. »

Le plan de sauvetage à 20 000 milliards de roupies (244 milliards d’euros), dévoilé par M. Modi le 12 mai pour relever le pays et le rendre plus « autonome », a marqué les esprits. Mais, depuis, les analystes ont fait leurs calculs : l’essentiel de l’enveloppe est constitué de garanties d’emprunts destinées aux entreprises, les mesures budgétaires en faveur de l’emploi rural et des distributions alimentaires ne représenteraient non pas 10 % du PIB, comme l’a affirmé le chef de l’exécutif, mais une proportion comprise entre 0,8 % et 1,3 %.

« Le gouvernement n’a pris aucune mesure pour stimuler la demande et laisse très peu d’autonomie aux Etats fédérés pour intervenir sur le terrain. Au lieu de cela, on encourage les banques à prêter de l’argent… Mais, à la sortie du confinement, qui va avoir envie de s’endetter ? », s’interroge Mme Ghosh, qui dénonce les effets « dramatiques » des coups portés au fédéralisme par la centralisation des pouvoirs à l’œuvre depuis l’alternance politique de 2014.

« Renflouer les riches »

Narendra Modi craint-il des lendemains qui déchantent ? Après s’être posé en père de la nation à travers quatre allocutions solennelles à la télévision, après avoir, aussi, fait vibrer la corde émotionnelle en demandant à ses compatriotes d’allumer des bougies aux fenêtres, et à l’armée de l’air de lâcher des pétales de fleurs au-dessus des hôpitaux, il prend du recul depuis deux semaines.

C’est désormais le ministre de la santé, Harsh Vardhan, ORL de profession, qui monte au front sur tout ce qui touche à l’épidémie. En outre, alors qu’il n’avait pas jugé opportun de se concerter avec eux sur la mise en place du confinement, le premier ministre demande maintenant leur avis aux dirigeants des exécutifs régionaux, dont 14 sur 28 sont dans l’opposition. Comme s’il cherchait à rassembler.

« Narendra Modi se remet à parler de son rêve de faire du XXIe siècle le siècle de l’Inde », promesse qu’il avaitfaite il y a six ans pour arriver au pouvoir, note Tavleen Singh, chroniqueuse à l’Indian Express. « C’est comme si le virus lui donnait une seconde chance » de faire entrer le pays dans la modernité, après un échec économique patent, affirme-t-elle.

« Si le gouvernement avait le bien-être de la population à l’esprit, il n’aurait pas annoncé des réformes structurelles qui reviennent à renflouer les riches et à laisser le virus aux pauvres », dénonce toutefois Jenardhanan Prabhash, ex-directeur de la faculté de sciences politiques de l’université du Kerala.

Oublié, le projet de faire de l’Inde une nation hindoue qui s’était traduit, en 2019, par la mise en coupe réglée du Cachemire indien et par l’adoption de lois réduisant les musulmans à des citoyens de seconde zone ? Pas vraiment. Si l’autoritaire ministre de l’intérieur Amit Shah, omniprésent durant les neuf premiers mois du deuxième quinquennat de M. Modi, a disparu des écrans radars, les trolls du BJP se chargent à sa place d’attribuer, sur les réseaux sociaux, la responsabilité de l’épidémie de Covid-19 aux musulmans.

L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis jugent la situation à ce point scandaleuse que l’Organisation de la coopération islamique a récemment dénoncé, en leur nom, « l’islamophobie indienne ». Après quoi Narendra Modi a jugé prudent de rappeler sur Twitter que le virus n’avait « ni race, ni religion, ni couleur, ni caste, ni langue ». Un souci d’apaisement, là encore. Ou un aveu de faiblesse.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 26 mai 2020.

 

 

 

Controverse sur la collecte des données des passagers aériens

Le gouvernement indien a renoncé à rendre obligatoire une application de traçage des malades, lors de la reprise des vols domestiques lundi

BOMBAY - correspondance

Après exactement deux mois de paralysie, les avions ont recommencé à voler lundi 25 mai, en Inde, dans la confusion. Les principales compagnies aériennes envisageaient d’assurer 30 % des liaisons intérieures normales, soit un millier de vols, mais plus de quatre-vingts d’entre elles ont du être annulées au dernier moment à Delhi, Bangalore, Hyderabad et Cochin, pour des raisons logistiques.

A Bombay, ville de 21 millions d’habitants, devenue l’épicentre national de l’épidémie de Covid-19, avec 40 % des cas de contamination du pays (3 000 supplémentaires par jour actuellement), le gouvernement régional a demandé à l’aviation civile de limiter le nombre quotidien de vols à 50.

Dans plusieurs régions du pays, comme l’Uttar Pradesh, le Rajasthan ou le Maharashtra, chaque passager s’expose au risque d’être placé en quarantaine à l’atterrissage. Avant cela, un protocole exigeant doit être suivi : effectuer son enregistrement sur Internet, arriver deux heures à l’avance à l’aéroport, déposer seul son bagage sur le tapis roulant, embarquer dans l’ordre des rangs des sièges et, une fois à bord, ne pas manger et éviter d’utiliser les toilettes. Le port d’un masque est obligatoire.

Mais le passager est aussi fortement incité à télécharger sur son smartphone l’application du gouvernement baptisée « Aarogya Setu ». Cet outil de traçage des personnes atteintes du Covid-19 soulève une profonde controverse dans le pays. Destiné à retrouver les personnes avec lesquelles un individu subissant un test de dépistage positif a pu être en contact, il a été développé par le ministère des technologies de l’information et serait déjà utilisé par 110 millions de personnes depuis son lancement, au mois d’avril.

Aarogya Setu, dont le nom hindi signifie « chemin vers la bonne santé », tient à jour le statut immunitaire de celui qui s’y abonne, répertorie tous ses déplacements et indique la présence éventuelle d’un malade du Covid-19 dans un rayon allant de 500 mètres à 10 kilomètres. A l’aéroport, l’application fonctionne comme un passeport. Le passager doit présenter son écran aux forces de l’ordre avant de subir un test systématique de température, pour obtenir le droit d’entrer dans le bâtiment.

Risques de vols de données

Le débat autour de la confidentialité des données personnelles est vif et les experts de la cybersécurité soutiennent que l’application Aarogya Setu est plus dangereuse que les autorités ne le pensent. L’un d’entre eux a expliqué il y a quelques jours à l’Hindustan Times que « les bases de données nationales en général sont un énorme sujet de préoccupation ». Potentielles cibles d’attaques par des Etats tiers, elles permettent de récupérer des informations sur le profil d’une partie importante des citoyens du pays. Et ce sans nécessairement être détectées.

Dans le cas du SARS-CoV-2, ces informations prennent une dimension stratégique, même si, pour le moment, l’Inde n’envisage pas de réautoriser les vols internationaux avant août. Face à l’inquiétude soulevée par Aarogya Setu, le ministre du transport aérien, Hardeep Puri, a renoncé à rendre l’application obligatoire. Le voyageur peut, à défaut de l’avoir téléchargée, remplir un formulaire de déclaration sur l’honneur certifiant qu’il n’est pas porteur du virus, avant de pénétrer dans une aérogare.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 26 mai 2020.