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Après plus de 60 jours d'un confinement qui les a privés de tout, des milliers de travailleurs migrants continuent de fuir les centres urbains. Alors que l'activité reprend progressivement, la main d'œuvre commence à manquer.

 

0603281974218_web_tete.jpgLes migrants se ruent vers les transports publics pour regagner leur état d'origine et fuir ainsi les centres urbains qui sont aussi les bassins d'emplois. (Amit Dave/REUTERS)

 

Allongé à même le trottoir, sa tête contre un sac de voyage, Aslam Malik bondit à chaque coup de klaxon. Ce tailleur d'une trentaine d'années guette les vieux autobus qui défilent. Il désespère de pouvoir monter à bord de l'une de ces carcasses pour filer vers l'Est. Depuis la ville industrielle de Ghaziabad, située à la frontière de New Delhi, près de 900 kilomètres le séparent de son village de l'Uttar Pradesh. « Cela fait plus de 24 heures que nous attendons, la police nous ballote d'un coin à l'autre de la ville », raconte le jeune homme. Cette fois encore, ses espoirs s'envolent avec le nuage de poussière laissé par le véhicule.

L'exode dû au confinement

Sous un soleil de plomb, des groupes de travailleurs migrants affluent à Ghaziabad. Tous ont entendu la rumeur : des bus et des trains gratuits devraient partir vers les États de l'Est. Depuis le début du confinement, l'Inde assiste à l'exode de centaines de milliers de travailleurs migrants. Privés de leur gagne-pain, ils tentent par tous les moyens de rejoindre leur village : à bord de camions, à vélo ou même à pied. Cet exode est une tragédie : plus de 200 personnes sont mortes, fauchées sur le bord des routes, ou d'épuisement.

Alors que l'activité économique reprend progressivement, le flot ne semble toujours pas s'arrêter. La fuite des migrants se poursuit. Aslam Malik a attendu le 55e jour du confinement avant de faire son sac quand ses dernières ressources ont été épuisées. « Ce que le gouvernement nous fait subir est terrible », souffle-t-il.

Environ 100 millions de migrants

Le Premier ministre, Narendra Modi, est accusé d'avoir sacrifié les travailleurs migrants au nom de la lutte contre le coronavirus. Ces petites mains sont pourtant essentielles au bon fonctionnement de l'économie. Elles seraient 100 millions à travers le pays et représenteraient 20 % de la force de travail.

Aujourd'hui, la migration inversée fait craindre une pénurie de main d'œuvre dans les centres urbains . « Le travail est là, la production va se remettre en marche mais nous allons souffrir car les travailleurs sont partis », estime Saurav Bhatt, directeur des usines textiles Can Fashion qui travaille pour des marques européennes.

Impact sur la reprise

« Il est difficile de prédire les pénuries de main d’œuvre mais elles auront un impact sur la production et donc sur la reprise », prévient Amit Basole, économiste rattaché à l'université Azim Premji. Une situation critique alors que l'Inde, déjà confrontée à un ralentissement économique en 2019, risque de plonger dans une récession.

Dans leur fuite, les travailleurs migrants tentent aussi d'échapper au coronavirus. La maladie a contaminé plus de 100.000 Indiens et touche surtout les grandes villes comme Bombay et Delhi. « Je ne veux pas rester à cause du coronavirus, j'ai un lopin de terre que je cultiverai au village », dit Ramakant Panday, un ouvrier du Bihar qui espère prendre un train dans quelques heures.

Propagation du virus

Cet exode massif présente un défi de taille dans les zones rurales, où convergent des millions d'Indiens : il risque de favoriser la propagation du virus et d'y faire grimper le taux de chômage. Le gouvernement veut leur consacrer 5 milliards d'euros supplémentaires pour subventionner des emplois . « Mais le manque de moyens de subsistance et d'emploi dans ces régions poussera probablement les travailleurs à repartir vers les centres urbains», juge Amit Basole. Un retour qui pourrait ne pas intervenir avant plusieurs mois. « Après toute cette souffrance, nous n'avons plus la force », prévient Aslam Malik. Traité comme un moins que rien et piégé loin des siens pendant des semaines, il s'est juré de ne pas revenir à Delhi. « Plus jamais », répète-t-il.

Carole Dieterich, Les Echos.fr le 26 mai 2020.