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Coronavirus en Inde (2/2): «Les musulmans sont les boucs émissaires»

 

Dimanche 17 mai, l’Inde a prolongé son confinement de deux semaines. Le deuxième pays le plus peuplé de la planète a été profondément ébranlé par la crise sanitaire. Deuxième partie de l'entretien en deux parties avec Christophe Jaffrelot, spécialiste de l’Asie du Sud et directeur de recherche au CERI-Sciences Po/CNRS.

À l’arrêt depuis fin mars, l'Inde a prolongé dimanche de deux semaines, jusqu'au 31 mai, le confinement national mis en place pour lutter contre l'épidémie
de coronavirus, alors que le nombre de cas confirmés de contamination dans le pays dépasse 90 000. Selon les experts, le pic de l’épidémie ne sera atteint qu’en juin-juillet. L’ampleur de la crise sanitaire de Covid-19 a révélé et aggravé à la fois, disent les spécialistes, les fragilités séculaires de la société indienne où le néolibéralisme des décideurs creuse les écarts entre les riches et les pauvres. Dans sa lutte pour contenir le virus, le gouvernement fédéral indien a été accusé d’avoir imposé ses décisions de manière souvent brutale et de ne pas avoir pris des mesures d’accompagnement financiers à la hauteur des bouleversements causés par la pandémie.

RFI : Le drame des migrants intérieurs indiens parcourant à pied des centaines de kilomètres, avec enfants et bagages, a fait la Une de la presse internationale. Qu’est-ce que cet abandon des sections les plus fragiles, les plus vulnérables dit sur le leadership du gouvernement fédéral indien ?

Christophe Jaffrelot : Là aussi, la crise agit comme un révélateur. Alors que face à la crise, certains ont mis sur la table des plans d’aide, le gouvernement fédéral, lui, jusqu’à la mi-mai, n’a mis en oeuvre qu’un très petit « package » représentant 0,8% du PNB. Le 13 mai il a passé la vitesse supérieure en annonçant un plan évalué à 10% du PNB. Peut-être est-il en train de changer. Mais jusque-là il semblait prisonnier de la philosophie du «  moins d’État ». Cette philosophie est l’un des piliers du nationalisme hindou, l’idéologie de Narendra Modi, l’idée suivant laquelle la société est première et l’État une institution artificielle dont on craint d’ailleurs les efforts pour réformer la société (et la rendre plus égalitaire notamment). D’où l’invitation que Narendra Modi a adressée aux familles riches de s’occuper, chacune d’entre elles, de neuf familles pauvres, suggérant ainsi que État ne le ferait pas. Et ce, non seulement parce que l’État manque de ressources, mais aussi parce que la philosophie du moins d' État comporte un volet à la fois sociétal lié à l’idéologie nationaliste hindoue et néo-libéral qui, lui, remonte à la libéralisation de 1991 : on observe depuis un parti pris visant à faire maigrir l'État, en privatisant des secteurs jusque-là considérés comme relevant des services publics, à commencer par l'éducation et la santé. Malgré la croissance économique élevée, voire des taux de croissances à deux chiffres certaines années, très peu de ressources ont été investies dans le social.

N’y a-t-il pas eu des avancées dans les années 2000 dans ce domaine avec les lois telles que le « Right to Food Act » (« droit à la nourriture ») ou le « Right to Education Act (« droit à l’éducation ») ou le NREGA (1) ?

Entre 2004 et 2014, sous le gouvernement du Congrès dirigé par un économiste, Manmohan Singh, des investissements importants ont en effet été consentis dans les domaines de l’éducation et de l’emploi rural où le NREGA a représenté jusqu’à 0,7% du PNB certaines années. Ces dépenses visaient en partie à compenser la politique de libéralisation que Manmohan Singh avait initiée en 1991 : elles sont allées de pair avec le vote de lois qui, en jouant sur la flexibilité de l’emploi, a progressivement précarisé les travailleurs. L’objectif de cette informalisation était notamment d’attirer les investisseurs étrangers en leur promettant une main-d'oeuvre bon marché. Avec Narendra Modi et son parti le Bharatiya Janata Party (le Parti du peuple indien – le BJP) aux manettes, l’Inde est allée encore plus loin dans la même direction. Aujourd’hui, on assiste même dans les États que le parti dirige (Gujarat, Uttar Pradesh, Karnataka, Madhya Pradesh etc.) à un véritable démantèlement du droit du travail.

Le drame des migrants intérieurs vient rappeler que l’Inde est un pays pauvre où près de la moitié de la population vit avec 1,3 dollar par jour. Comment expliquer qu’on avait oublié cette réalité, alors que les pauvres étaient toujours là ?

Les pauvres étaient toujours là, mais les communicants gouvernementaux avaient réussi à masquer cette réalité, avec la complicité des Occidentaux plaçant leurs espoirs dans une Inde plus libérale au plan économique – notamment pour faire contrepoids à la Chine. L’émergence de l’Inde, tirée par un secteur symbole de modernité - l’informatique -, avait ainsi fait oublier l’armada des manœuvres et des journaliers qui survivent à l’ombre des buildings dans les grandes villes, en exerçant de petits métiers. Je m’étais efforcé de mesurer l’importance de cette « face cachée » du soi-disant « miracle indien » en 2012 dans mon livre,Inde : l’envers de la puissance (2). Mais peu de gens voulaient voir que la croissance indienne ne s’accompagnait pas d’un véritable développement, notamment en France, un pays qui cherche à devenir un partenaire stratégique de « la plus grande démocratie du monde ». Les scènes des migrants massés dans les gares et les terminus, ou encore l’image de ces hommes et femmes marchant par milliers sur les grandes routes qui relient les États de l’Union pour regagner leurs villages d’origine, nous ramènent, comme on l’a dit, aux stéréotypes d’une Inde miséreuse et affamée qui avaient encore cours en Occident dans les années 1970 et 1980. En fait, comme le montre un rapport important (3) publié l’année dernière, la libéralisation de l’économie en 1991 a contribué à creuser les inégalités sociales, au lieu de les réduire. Entre l’année budgétaire 2011 et 2012 et 2017 et 2018 on a observé pour la première fois depuis que ces relevés statistiques existent un accroissement du pourcentage de la population vivant sous le seuil de la pauvreté. La crise du Covid-19 va encore ajouter des millions de pauvres à une population déjà fragilisée.

Selon des activistes, la pandémie est aussi en train d’intensifier l’islamophobie en Inde, avec les réseaux sociaux et les médias dénonçant un soi-disant « coronajihad ». Cette haine anti-musulmane n’est-elle pas la véritable bombe à retardement à laquelle la démocratie indienne est confrontée ?

Là aussi la crise du Covid-19 agit comme un révélateur et un « accélérateur de particules » en amplifiant des tendances plus anciennes. Comme je l’ai montré dans L’Inde de Modi (4), le pays est en passe de devenir une démocratie ethnique où les minorités sont ravalées à un statut de citoyens de seconde classe, tandis que la majorité hindoue devient l’incarnation de la nation. Cela rappelle la trajectoire israélienne, et, de fait, la notion de « démocratie ethnique » est née en Israël. La crise du Covid-19 a exacerbé cette tendance, d’abord parce que les musulmans ont servi de boucs émissaires. Une rencontre de membres du Tablighi-i-Jama’at, une communauté fondée en 1927 en Inde, à Delhi, a été présentée par les autorités et dans les médias comme un facteur décisif de propagation du virus en Inde. Les médias et les réseaux sociaux ont ici pris le relais des partis politiques pour stigmatiser les Tablighis, alors qu’ils ne trouvaient rien à redire aux réunions organisées dans le cadre de cérémonies religieuses hindoues, tout aussi massives pourtant. L’hostilité à l’égard de l’islam s'est accentuée ces derniers mois au point que l’on refuse aux musulmans l'accès à certains hôpitaux, à certains quartiers, à certains villages, voire qu'on boycotte les marchands musulmans sur certains marchés, quand ceux-ci ne sont pas littéralement lynchés sur un soupçon réel ou un fantasmé de contamination.

Qu’est-ce qui est en jeu ?

La crise du Covid-19 n’a fait qu’amplifier une tendance latente. Le rejet des musulmans a d’ailleurs franchi un cap en 2019 lorsque le Parlement indien a adopté la loi dite CAA pour « Citizenship Amendment Act » interdisant l’accès à la citoyenneté indienne aux réfugiés musulmans en provenance du Bangladesh, de l’Afghanistan et du Pakistan. Cette loi pose la question de la place des musulmans dans la République indienne, un sujet que j’aborde dans mon livre L’Inde de Modi, dont le sous-titre est d'ailleurs « national-populisme et démocratie ethnique  » étant donné que le BJP a fait de la lutte contre la menace islamique un de ses thèmes de prédilection. Si nous assistions depuis quelques années à une mutation de la démocratie indienne où la majorité hindoue impose sa loi à des minorités en passe de devenir des citoyens de seconde zone, l’amplification du phénomène liée à la crise sanitaire a conduit récemment les Saoudiens et les Emiratis à faire une démarche officielle auprès de New Delhi, par le biais de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), pour protester contre « l’islamophobie indienne ». Cette démarche est une première de la part de ces pays musulmans. Elle a été interprétée comme un avertissement sérieux par New Delhi, obligeant Narendra Modi de se fendre d’un communiqué rappelant que le virus n’avait pas de religion ni de race, dans le but d’apaiser les tensions dans le pays.

Est-ce que la gestion chaotique de la pandémie pourrait coûter cher électoralement au gouvernement fédéral dont les observateurs ont souligné l’insensibilité à la détresse sociale, l’impréparation et la brutalité ? Pour qui voteraient les migrants intérieurs aux prochaines législatives ?

C’est très difficile à dire. Avant les élections de 2019, de nombreux observateurs prévoyaient que le BJP enregistrerait un revers dans les urnes en raison du piètre bilan économique du premier gouvernement Modi. Et puis une expédition militaire punitive contre le Pakistan a largement contribué à faire réélire l'équipe sortante suite à une campagne électorale remarquablement efficace et richement financée où Modi a joué sur la fibre nationaliste et sécuritaire. La force des nationalistes hindous au pouvoir tient précisément à leur capacité à jouer sur la peur de l'autre en montrant leurs muscles, à l’instar des autres régimes nationaux-populistes qui prospèrent de par le monde. Est-ce que le BJP de Narendra Modi pourra répéter cette opération en 2024 ? C'est bien sûr trop tôt pour le dire, mais ce n’est pas impossible, car ce gouvernement paraît échapper à toute « accountability » (« responsabilité »). Tout se passe comme s'il n’était pas comptable de ses échecs. C’est la magie du populisme, qu’on retrouve aux Etats-Unis aussi semble-t-il : le discours identitaire et sécuritaire l’emporte sur tout le reste. D’ailleurs Narendra Modi ne s’engage plus sur des « policies » (« politiques publiques »), il ne fait plus que de la « politics », de la politique politicienne. Il ne promet plus guère le développement, et du coup on ne peut pas lui reprocher de ne pas tenir ses promesses. Je dirais qu’il se situe sur un plan « supérieur » ou stratosphérique qui échappe aux contingences de la conjoncture. Il s’efforce en un sens de vendre du rêve, comme l’a bien montré sa décision récente d’envoyer des hélicoptères de l'armée déverser des pétales de roses au-dessus les hôpitaux Covid-19 à travers le pays. Modi joue une partition pétrie de symboles. Le résultat de cette stratégie de communication fondée sur l’émotion, c'est le spectacle permanent. Pour l'instant, le spectacle continue à séduire. On dirait un film de Bollywood qui n'en finit pas où le héros n’est pas seulement un homme fort, mais aussi un surhomme. Mais s’il sort indemne de la crise actuelle, ce ne sera bien sûr pas le cas de son pays et il pourrait finir par en payer le prix.

 

Christophe Jaffrelot, RFI.fr le 18 mai 2020.

 

(1)  Promulguée sous le gouvernement du Congrès en 2005-2006, la « National Rural Employment Guarantee Act » (NREGA) garantit 100 jours de travail par an aux familles pauvres et rurales du pays.
(2) Inde, l’envers de la puissance : inégalités et révoltes, par Christophe Jaffrelot. CNRS éditions, Paris, 2012
(3)  Il s’agit du rapport sur les revenus publié tous les 5 ans par l’Enquête nationale sur échantillon (National Sample Survey – NSS) en se basant sur des enquêtes auprès des ménages.
(4)  L’Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique, par Christophe Jaffrelot. Fayard, 2019.