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Privés de transports, beaucoup de paysans ont détruit leur production. Les plus pauvres sont les premières victimes des pénuries.

 

Faute de transports, beaucoup de paysans détruisent leur production (ici, des fleurs de calendula près de Jammu, le 22 avril).Faute de transports, beaucoup de paysans détruisent leur production (ici, des fleurs de calendula
près de Jammu, le 22 avril). Channi Anand/AP

 

À New Delhi

Ces derniers jours, le téléphone de Renzino Lepcha n’arrête pas de s’agiter. Des agriculteurs tentent désespérément de contacter ce petit patron dont la société de distribution d’aliments bio, Mevedir, est basée au Sikkim, dans le nord-est de l’Inde. «C’est la saison des haricots et les cultivateurs sont prêts à tout pour écouler leur production. Avant, ils ne vendaient jamais à moins de 80 roupies (1 euro) le kilo. Désormais, leur tarif tombe à 50 roupies», s’étonne Renzino Lepcha. Ce chef d’entreprise aimerait leur dire oui afin d’approvisionner ses magasins. Seulement voilà: depuis que le premier ministre Narendra Modi a décrété un confinement national le 25 mars, Renzino Lepcha n’arrive pas à expédier sa marchandise hors du Sikkim. «On envoyait huit à dix tonnes de fruits et légumes par mois à Calcutta et Siliguri, au Bengale-Occidental, auparavant. Aujourd’hui, c’est impossible.» Les autorités autorisent l’acheminement des produits essentiels, à condition d’avoir un laissez-passer. «Il faut en demander un sur internet, et les agriculteurs ont du mal à s’y retrouver. C’est trop compliqué», déplore Renzino Lepcha.

Privés de transport donc incapables de vendre, beaucoup de paysans ont détruit leur production. Dans plusieurs États, des éleveurs ont jeté leur lait dans les rues et les cours d’eau en désespoir de cause. «On n’a même pas essayé d’écouler nos récoltes durant les trois premières semaines du confinement, raconte Indra Kumar, un agriculteur de Bandipur, dans l’État du Karnataka. Les tomates pourrissaient dans les champs.» Le cours de plusieurs matières premières agricoles s’est effondré: le prix de l’oignon, du lait, des œufs, du poulet a été divisé par deux sur les marchés de gros.

Ce marasme en dit long sur l’incapacité du gouvernement Modi à anticiper une crise qui aurait pu être amortie si des dispositions avaient été prises pour laisser les marchandises circuler. Hélas, le premier ministre n’a annoncé le confinement que quatre heures avant son entrée en vigueur.

Camions bloqués

Les pouvoirs publics ont levé quelques restrictions, dans les zones épargnées par la pandémie, depuis le 20 avril. «Les paysans recommencent à fréquenter les marchés de gros. Mais on ne peut toujours pas vendre la bouse de vache qui sert d’engrais. Aucun camion ne vient relever la marchandise», témoigne Indra Kumar, l’agriculteur de Bandipur.

La malnutrition pourrait encore s’amplifier.

Les blocages rencontrés par les chauffeurs risquent de durer tant que les autorités se battent pour endiguer la propagation du virus. Dans la région de Hapur, à 60 kilomètres de Delhi, la chef de district, Aditi Singh, est obligée de fouiller tous les transporteurs qui entrent et qui sortent: «Hapur est entourée de villes où l’épidémie progresse. Or, nous avons découvert des personnes qui se cachaient dans les camions et il a fallu les mettre en quarantaine», explique cette haute fonctionnaire.

Les plus pauvres sont les premières victimes de ces goulots d’étranglement qui créent des pénuries. À New Delhi, des habitants des bidonvilles confient ne manger que deux repas par jour: les stocks de certains magasins de rationnement, qui vendent notamment du blé et du riz à prix subventionnés, sont épuisés. Des gérants en profitent même. «Nous en avons arrêté qui siphonnaient les réserves pour les écouler au marché noir», assure Aditi Singh.

La malnutrition pourrait encore s’amplifier, car des millions de travailleurs journaliers au chômage n’ont plus de salaire pour nourrir leur famille restée au village. Une note de Société générale Cross Asset Research relève que la Fino Payments Bank, utilisée par ces migrants pour envoyer de l’argent, a enregistré une chute de 80 % des transferts deux semaines après le début du confinement.

Emmanuel Derville, Le Figaro.fr le 6 mai 2020